Tous deux restèrent sans paroles, parce qu’ils étaient dans un de ces moments solennels, si rares et si courts sur la terre, où l'âme semble éprouver quelque chose de la félicité des cieux. Ce sont des instants indéfinissables que ceux où deux âmes s’entretiennent ainsi dans un langage qui ne peut être compris que d’elles; alors tout ce qu’il y a d’humain se tait, et les deux êtres immatériels s’unissent mystérieusement pour la vie de ce monde et l’éternité de l’autre.
Éthel s’était lentement retirée des bras d’Ordener, et, aux lueurs de la lune, ils se regardaient avec ivresse; seulement, l’œil de flamme du jeune homme respirait un mâle orgueil et un courage de lion, tandis que le regard demi-voilé de la jeune fille était empreint de cette pudeur, honte angélique, qui, dans le cœur d’une vierge, se mêle à toutes les joies de l’amour.
—Tout à l’heure, dans ce corridor, dit-elle enfin, vous m’évitiez donc, mon Ordener?
—Je ne vous évitais pas, j’étais comme le malheureux aveugle que l’on rend à la lumière après de longues années, et qui se détourne un moment du jour.
—C’est à moi plutôt que s’applique votre comparaison, car, durant votre absence, je n’ai eu d’autre bonheur que la présence d’un infortuné, de mon père. Je passais mes longues journées à le consoler, et, ajouta-t-elle en baissant les yeux, à vous espérer. Je lisais à mon père les fables de l’Edda, et quand je l’entendais douter des hommes, je lui lisais l’Évangile, pour qu’au moins il ne doutât pas du ciel; puis je lui parlais de vous, et il se taisait, ce qui prouve qu’il vous aime. Seulement, quand j’avais inutilement passé mes soirées à regarder de loin sur les routes les voyageurs qui arrivaient, et dans le port les vaisseaux qui abordaient, il secouait la tête avec un sourire amer, et je pleurais. Cette prison, où s’est jusqu’ici passée toute ma vie, m’était devenue odieuse, et pourtant mon père, qui, jusqu’à votre apparition, l’avait toujours remplie pour moi, y était encore; mais vous n’y étiez plus, et je désirais cette liberté que je ne connaissais pas.
Il y avait dans les yeux de la jeune fille, dans la naïveté de sa tendresse, dans la douce hésitation de ses épanchements, un charme que des paroles humaines n’exprimeraient pas. Ordener l’écoutait avec cette joie rêveuse d’un être qui serait enlevé au monde réel pour assister au monde idéal.
—Et moi, dit-il, maintenant je ne veux plus de cette liberté que vous ne partagez pas!
—Quoi, Ordener! reprit vivement Éthel, vous ne nous quitterez donc plus?
Cette expression rappela au jeune homme tout ce qu’il avait oublié.
—Mon Éthel, il faut que je vous quitte ce soir. Je vous reverrai demain, et demain je vous quitterai encore, jusqu’à ce que je revienne pour ne plus vous quitter.