—Eh bien! la vieille, je veux n’avoir jamais étranglé que des coqs de bruyère, si le quatrième prisonnier n’est pas ce jeune homme. Sa figure m’était, à la vérité, entièrement cachée par sa plume, sa toque, ses cheveux et son manteau; d’ailleurs, il baissait la tête. Mais c’est bien le même vêtement, les mêmes bottines, le même air. Je veux avaler d’une bouchée le gibet de pierre de Skongen, si ce n’est pas le même homme! Que dis-tu de cela, Bechlie? Ne serait-il pas plaisant qu’après avoir reçu de moi de quoi soutenir sa vie, cet étranger en reçût également de quoi l’abréger, et qu’il exerçât mon habileté après avoir éprouvé mon hospitalité?
Le bourreau prolongea quelque temps son gros rire sinistre; puis il reprit:
—Allons, réjouissez-vous donc tous, et buvons; oui, Bechlie, donne-moi un verre de cette bière qui râpe le gosier comme si l’on buvait des limes, que je le vide à mon avancement futur.—Allons, honneur et santé au seigneur Nychol Orugix, exécuteur royal en perspective!—Je t’avouerai, vieille pécheresse, que j’ai eu de la peine à me rendre au bourg de Noes pour y pendre obscurément je ne sais quel ignoble voleur de choux et de chicorée. Cependant, en y réfléchissant, j’ai pensé que trente-deux ascalins n’étaient pas encore à dédaigner, et que mes mains ne se dégraderaient en exécutant de simples voleurs et autres canailles de ce genre que lorsqu’elles auraient décapité le noble comte ex-grand-chancelier et le fameux démon d’Islande. Je me suis donc résigné, en attendant mon diplôme de maître royal des hautes-œuvres, à expédier le pauvre misérable du bourg de Noes; et voici, ajouta-t-il en tirant une bourse de cuir de son havre-sac, voici les trente-deux ascalins que je t’apporte, la vieille.
En ce moment, le bruit du cor se fit entendre à trois reprises différentes, en dehors de la tour.
—Femme, cria Orugix en se levant, ce sont les archers du haut-syndic.
À ces mots, il descendit en toute hâte.
Un instant après il reparut, portant un grand parchemin, dont il avait rompu le sceau.
—Tiens, dit-il à sa femme, voilà ce que le haut-syndic m’envoie. Déchiffre-moi cela, toi qui lirais le grimoire de Satan. Ce sont peut-être déjà mes lettres de promotion; car, puisque le tribunal aura un grand-chancelier pour président et un grand-chancelier pour accusé, il conviendrait que le bourreau qui exécutera son arrêt fût un bourreau royal.
La femme reçut le parchemin, et, après y avoir quelque temps promené ses yeux, elle lut à haute voix, tandis que les enfants jetaient sur elle un regard hébété et stupide:
—«Au nom du haut-syndic du Drontheimhus!—il est ordonné à Nychol Orugix, bourreau de la province, de se transporter sur-le-champ à Drontheim, et de se munir de la hache d’honneur, du billot et des tentures noires.»