L’infortunée comtesse, esclave de son complice, tâcha de répondre à sa repoussante caresse. Il y avait dans cet embrassement adultère de deux êtres qui se méprisaient et s’exécraient mutuellement quelque chose de trop révoltant, même pour ces âmes dégradées. Les caresses illégitimes qui avaient fait leur joie, et que je ne sais quelle horrible convenance les forçait de se prodiguer encore, faisaient maintenant leur torture. Étrange et juste changement des affections coupables! leur crime était devenu leur supplice.

La comtesse, pour abréger ce tourment adultère, demanda enfin à son odieux amant, en s’arrachant de ses bras, de quel message verbal son époux l’avait chargé.

—D’Ahlefeld, dit Musdœmon, au moment de voir son pouvoir s’affermir par le mariage d’Ordener Guldenlew avec notre fille...

—Notre fille! s’écria la hautaine comtesse, et son regard fixé sur Musdœmon reprit une expression d’orgueil et de dédain.

—Eh bien, dit froidement le messager, je crois qu’Ulrique peut m’appartenir au moins autant qu’à lui. Je disais donc que ce mariage ne satisfaisait pas entièrement ton mari, si Schumacker n’était en même temps tout à fait renversé. Du fond de sa prison, ce vieux favori est encore presque aussi redoutable que dans son palais. Il a à la cour des amis obscurs, mais puissants, peut-être parce qu’ils sont obscurs; et le roi, apprenant il y a un mois que les négociations du grand-chancelier avec le duc de Holstein-Ploen ne marchaient pas, s’est écrié avec impatience:—Griffenfeld à lui seul en savait plus qu’eux tous.—Un intrigant nommé Dispolsen, venu de Munckholm à Copenhague, a obtenu de lui plusieurs audiences secrètes, après lesquelles le roi a fait demander à la chancellerie, où ils sont déposés, les titres de noblesse et de propriété de Schumacker. On ignore à quoi Schumacker aspire; mais ne désirerait-il que la liberté, pour un prisonnier d’état c’est désirer le pouvoir.—Il faut donc qu’il meure, et qu’il meure judiciairement; c’est à lui forger un crime que nous travaillons.—Ton mari, Elphège, sous prétexte d’inspecter incognito. provinces du Nord, va s’assurer par lui-même du résultat qu’ont eu nos menées parmi les mineurs, dont nous voulons provoquer, au nom de Schumacker, une insurrection qu’il sera facile ensuite d’étouffer. Ce qui nous inquiète, c’est la perte de plusieurs papiers importants relatifs à ce plan, et que nous avons tout lieu de croire au pouvoir de Dispolsen. Sachant donc qu’il était reparti de Copenhague pour Munckholm, rapportant à Schumacker ses parchemins, ses diplômes, et peut-être ces documents qui peuvent nous perdre ou au moins nous compromettre, nous avons aposté dans les gorges de Kole quelques fidèles, chargés de se défaire de lui, après l’avoir dépouillé de ses papiers. Mais si, comme on l’assure, Dispolsen est venu de Berghen par mer, nos peines seront perdues de ce côté-là.—Pourtant j’ai recueilli en arrivant je ne sais quels bruits d’un assassinat d’un capitaine nommé Dispolsen.—Nous verrons.—Nous sommes en attendant à la recherche d’un brigand fameux, Han, dit d’Islande, que nous voudrions mettre à la tête de la révolte des mines. Et toi, ma chère, quelles nouvelles d’ici me donneras-tu? Le joli oiseau de Munckholm a-t-il été pris dans sa cage? La fille du vieux ministre a-t-elle enfin été la proie de notre falcofulvus, de notre fils Frédéric?

La comtesse, retrouvant sa fierté, se récria encore:

—Notre fils!

—Ma foi, quel âge peut-il avoir? Vingt-quatre ans. Il y en a vingt-six que nous nous connaissons, Elphège.

—Dieu le sait, s’écria la comtesse, mon Frédéric est l’héritier légitime du grand-chancelier.

—Si Dieu le sait, répondit le messager en riant, le diable peut l’ignorer. Au reste, ton Frédéric n’est qu’un étourneau indigne de moi, et ce n’est pas la peine de nous quereller pour si peu de chose. Il n’est bon qu’à séduire une fille. Y est-il parvenu au moins?