—À la coupe de vos vêtements, seigneur étranger, s’écria le lieutenant en frappant des mains, j’avais déjà pressenti que vous veniez de quelque autre monde. Voici une question qui change en certitude mon soupçon. Vous êtes sans doute débarqué hier sur les bords de la Nidder, dans un char-fée attelé de deux griffons ailés; car vous n’auriez pu parcourir la Norvège sans entendre parler du fameux mariage du fils du vice-roi avec la fille du grand-chancelier.

Schumacker se tourna vers le lieutenant.

—Quoi! Ordener Guldenlew épouse Ulrique d’Ahlefeld?

—Comme vous dites, répondit l’officier, et cela sera conclu avant que la mode des vertugadins à la française soit passée à Copenhague.

—Le fils de Frédéric doit avoir environ vingt-deux ans; car j’étais depuis une année dans la forteresse de Copenhague quand le bruit de sa naissance parvint jusqu’à moi. Qu’il se marie jeune, continua Schumacker avec un sourire amer; au moment de la disgrâce on ne lui reprochera pas du moins d’avoir ambitionné le chapeau de cardinal.

Le vieux favori faisait à ses propres malheurs une allusion que le lieutenant ne comprit pas.

—Non certes, dit-il en éclatant de rire. Le baron Ordener va recevoir le titre de comte, le collier de l’Éléphant et les aiguillettes de colonel, qui ne se concilient guère vraiment avec la barrette de cardinal.

—Tant mieux, répondit Schumacker. Puis, après une pause, il ajouta, secouant la tête comme s’il eût vu sa vengeance devant lui:—Quelque jour peut-être on lui fera un carcan du noble collier, on lui brisera sur le front sa couronne de comte, on lui battra les joues de ses aiguillettes de colonel. Ordener saisit la main du vieillard.

—Dans l’intérêt de votre haine, seigneur, ne maudissez pas le bonheur d’un ennemi avant de savoir si ce bonheur en est un pour lui.

—Eh! mais, dit le lieutenant, qu’importent au baron de Thorvick les anathèmes du bonhomme?