DOÑA SOL.
Non.
C'est un leurre. Et d'ailleurs, altesse, avec franchise,
S'agît-il pas de vous, s'il faut que je le dise,
J'aime mieux avec lui, mon Hernani, mon roi,
Vivre errante, en dehors du monde et de la loi,
Ayant faim, avant soif, fuyant toute l'année,
Partageant jour à jour sa pauvre destinée,
Abandon, guerre, exil, deuil, misère et terreur,
Que d'être impératrice avec un empereur!

DON CARLOS.
Que cet homme est heureux!

DOÑA SOL.
Quoi! pauvre, proscrit même!

DON CARLOS.
Qu'il fait bien d'être pauvre et proscrit, puis qu'on l'aime!
Moi, je suis seul! Un ange accompagne ses pas!
—Donc vous me haïssez?

DOÑA SOL.
Je ne vous aime pas.

DON CARLOS (la saisissant avec violence).
Eh bien, que vous m'aimiez ou non, cela n'importe!
Vous viendrez, et ma main plus que la vôtre est forte.
Vous viendrez! je vous veux! Pardieu, nous verrons bien
Si je suis roi d'Espagne et des Indes pour rien!

DOÑA SOL (se débattant).
Seigneur! oh! par pitié!—Quoi! vous êtes altesse,
Vous êtes roi. Duchesse, ou marquise, ou comtesse,
Vous n'avez qu'à choisir. Les femmes de la cour
Ont toujours un amour tout prêt pour votre amour.
Mais mon proscrit, qu'a-t-il reçu du ciel avare?
Ah! vous avez Castille, Aragon et Navarre[12],
Et Murcie[13], et Léon, dix royaumes encor,
Et les Flamands[14], et l'Inde[15] avec les mines d'or!
Vous avez un empire auquel nul roi ne touche,
Si vaste que jamais le soleil ne s'y couche!
Et, quand vous avez tout, voudrez-vous, vous le roi,
Me prendre, pauvre fille, à lui qui n'a que moi?

Elle se jette à ses genoux. Il cherche à l'entraîner.

DON CARLOS.
Viens! Je n'écoute rien. Viens! Si tu m'accompagnes,
Je te donne, choisis, quatre de mes Espagnes.
Dis, lesquelles veux-tu? Choisis!

Elle se débat dans ses bras.