Le premier arrivait du désert de Sodome;
Jadis, quand il avait sa fauve liberté,
Il habitait le Sin, tout à l’extrémité
Du silence terrible et de la solitude;
Malheur à qui tombait sous sa patte au poil rude!
Et c’était un lion des sables.
Le second
Sortait de la forêt de l’Euphrate fécond;
Naguère, en le voyant vers le fleuve descendre,
Tout tremblait; on avait eu du mal à le prendre,
Car il avait fallu les meutes de deux rois;
Il grondait; et c’était une bête des bois.
Et le troisième était un lion des montagnes.
Jadis il avait l’ombre et l’horreur pour compagnes;
Dans ce temps-là, parfois, vers les ravins bourbeux
Se ruaient des galops de moutons et de bœufs;
Tous fuyaient, le pasteur, le guerrier et le prêtre;
Et l’on voyait sa face effroyable apparaître.
Le quatrième, monstre épouvantable et fier,
Était un grand lion des plages de la mer.
Il rôdait près des flots avant son esclavage.
Gur, cité forte, était alors sur le rivage;
Ses toits fumaient; son port abritait un amas
De navires mêlant confusément leurs mâts;
Le paysan portant son gomor plein de manne
S’y rendait; le prophète y venait sur son âne;
Ce peuple était joyeux comme un oiseau lâché;
Gur avait une place avec un grand marché,
Et l’abyssin venait y vendre des ivoires,
L’amorrhéen, de l’ambre et des chemises noires,
Ceux d’Ascalon, du beurre, et ceux d’Aser, du blé;
Du vol de ses vaisseaux l’abîme était troublé.
Or, ce lion était gêné par cette ville;
Il trouvait, quand le soir il songeait immobile,
Qu’elle avait trop de peuple et faisait trop de bruit.
Gur était très farouche et très haute; la nuit,
Trois lourds barreaux fermaient l’entrée inabordable;
Entre chaque créneau se dressait, formidable,
Une corne de buffle ou de rhinocéros;
Le mur était solide et droit comme un héros;
Et l’océan roulait à vagues débordées
Dans le fossé, profond de soixante coudées.
Au lieu de dogues noirs jappant dans le chenil,
Deux dragons monstrueux pris dans les joncs du Nil
Et dressés par un mage à la garde servile
Veillaient des deux côtés de la porte de ville.
Or, le lion s’était une nuit avancé,
Avait franchi d’un bond le colossal fossé,
Et broyé, furieux, entre ses dents barbares,
La porte de la ville avec ses triples barres,
Et, sans même les voir, mêlé les deux dragons
Au vaste écrasement des verrous et des gonds;
Et, quand il s’en était retourné vers la grève,
De la ville et du peuple il ne restait qu’un rêve,
Et, pour loger le tigre et nicher les vautours,
Quelques larves de murs sous des spectres de tours.
Celui-là se tenait accroupi sur le ventre.
Il ne rugissait pas, il bâillait; dans cet antre
Où l’homme misérable avait le pied sur lui,
Il dédaignait la faim, ne sentant que l’ennui.
Les trois autres allaient et venaient; leur prunelle,
Si quelque oiseau battait leurs barreaux de son aile,
Le suivait; et leur faim bondissait, et leur dent
Mâchait l’ombre à travers leur cri rauque et grondant.
Soudain, dans l’angle obscur de la lugubre étable,
La grille s’entr’ouvrit; sur le seuil redoutable,
Un homme, que poussaient d’horribles bras tremblants,
Apparut; il était vêtu de linceuls blancs;
La grille referma ses deux battants funèbres;
L’homme avec les lions resta dans les ténèbres.
Les monstres, hérissant leur crinière, écumant,
Se ruèrent sur lui, poussant ce hurlement
Effroyable, où rugit la haine et le ravage
Et toute la nature irritée et sauvage
Avec son épouvante et ses rébellions;
Et l’homme dit:—La paix soit avec vous, lions!
L’homme dressa la main; les lions s’arrêtèrent.
Les loups qui font la guerre aux morts et les déterrent,
Les ours au crâne plat, les chacals convulsifs
Qui pendant le naufrage errent sur les récifs,
Sont féroces; l’hyène infâme est implacable;
Le tigre attend sa proie et d’un seul bond l’accable;
Mais le puissant lion, qui fait de larges pas,
Parfois lève sa griffe et ne la baisse pas,
Étant le grand rêveur solitaire de l’ombre.
Et les lions, groupés dans l’immense décombre,
Se mirent à parler entre eux, délibérant;
On eût dit des vieillards réglant un différend,
Au froncement pensif de leurs moustaches blanches.
Un arbre mort pendait, tordant sur eux ses branches.