Je vais continuer, sire,
Et te parler du passé,
Puisqu’il est bon de tout dire
Et puisque j’ai commencé.
Roi, tu m’as pris mes villages,
Roi, tu m’as pris mes vassaux;
Tu m’as pris mes grands feuillages
Où j’écoutais les oiseaux;
Roi, tu m’as pris mon domaine,
Mon champ, de saules bordé;
Tu m’allais prendre Chimène,
Roi, mais je t’ai regardé.
Si les rois étaient pendables,
Je t’aurais offert déjà
Dans mes ongles formidables
Au gibet d’Albavieja.
D’ombre en vain tu t’environnes;
Ma colère un jour pensa
Prendre l’or de tes couronnes
Pour ferrer Babieça.
Je suis plein de rêves sombres,
Ayant, vieux suspect vainqueur,
Toute ma gloire en décombres
Dans le plus noir de mon cœur.
IX
LE ROI SOUDARD
Quand vous entrez en campagne,
Louche orfraie au fatal vol,
On ferait honte à l’Espagne
De vous nommer espagnol.
Sire, on se bat dans les plaines,
Sire, on se bat dans les monts;
Les campagnes semblent pleines
D’archanges et de démons.
On se bat dans les provinces;
Et ce choc de boucliers
Va de vous, les petits princes,
A nous, les grands chevaliers.