Personne sur nous ne marche.
Il suffit de oui, de non,
Pour rompre à nos ponts une arche,
A notre chaîne un chaînon.
Loin de vos palais infâmes
Pleins de gens aux vils discours,
La fierté pousse en nos âmes
Comme l’herbe dans nos cours.
Les vieillards ont des licences,
Seigneur, et ce sont nos mœurs
De rudoyer les puissances
Dans nos mauvaises humeurs.
Le Cid est, suivant l’usage,
Droit, sévère et raisonneur
Peut-être n’est-ce point sage,
Mais c’est honnête, seigneur.
Pour avoir ce qu’il désire
Le flatteur baise ton pied.
Nous disons ce qu’il faut, sire,
Et nous faisons ce qui sied.
Nous vivons aux solitudes
Où tout croît dans les sentiers,
Excepté les habitudes
Des valets et des portiers.
Nous fauchons nos foins, nos seigles,
Et nos blés aux flancs des monts;
Nous entendons des cris d’aigles
Et nous nous y conformons.
Nous savons ce que vous faites,
Sire, et, loin de son lever,
De ses gibets, de ses fêtes,
Le prince nous sent rêver.
Nous avons l’absence fière,
Et sommes peu courtisans,
Ayant sur nous la poussière
Des batailles et des ans.
Et c’est pourquoi je te parle
Comme parlait, grave et seul,
A ton aïeul Boson d’Arle
Gil de Bivar mon aïeul.