Leurs filles qui s’en vont laver aux cressonnières,
Plongent leur jambe rose au courant des ruisseaux;
On ne sait, en entrant dans leurs maisons tanières,
Si l’on voit des enfants ou bien des lionceaux.
Voisins du bon proscrit, ils labourent, ils sèment,
A l’ombre de la tour du preux Campéador;
Contents de leur ciel bleu, pauvres, libres, ils aiment
Le Cid plus que le roi, le soleil plus que l’or.
Ils récoltent au bas des monts, comme en Provence,
Du vin qu’ils font vieillir dans des outres de peau;
Le fisc, quand il leur fait payer leur redevance,
Leur fait l’effet du roi qui leur tend son chapeau.
Les rayons du grand Cid sur leurs toits se répandent;
Il est l’auguste ami du chaume et du grabat;
Car avec les héros les laboureurs s’entendent;
L’épée a sa moisson, le soc a son combat;
La charrue est de fer comme les pertuisanes;
Les victoires, sortant du champ et du hallier,
Parlent aux campagnards étant des paysannes,
Et font le peuple avec la gloire familier.
Ils content que parfois ce grand Cid les arrête,
Les fait entrer chez lui, les nomme par leur nom,
Et que, lorsqu’à l’étable ils attachent leur bête,
Babieça n’est pas hautaine pour l’ânon.
Le barbier du hameau le plus proche raconte
Que parfois chez lui vient le Cid paisible et franc,
Et, vrai! qu’il s’assied là sur l’escabeau, ce comte
Et ce preux qui serait, pour un trône, trop grand.
Le barbier rase bien le héros, quoiqu’il tremble;
Puis, une loque est là pour tous ceux qui viendront;
Le Cid prend ce haillon, torchon du peuple, et semble
Essuyer le regard des princes sur son front.
Comment serait-il fier puisqu’il a tant de gloire?
Les filles dans leur cœur aiment cet Amadis;
La main blanche souvent jalouse la main noire
Qui serre ce poing fort, plein de foudres jadis.
Ils se disent, causant, quand les nuits sont tombées,
Que cet homme si doux, dans des temps plus hardis,
Fut terrible, et, géant, faisait des enjambées
Des tours de Pampelune aux clochers de Cadix.