En ce moment-là l'homme la regarda d'un air farouche et stupide, comme un tigre et un paysan qu'il était.—J'avoue qu'ici je n'y pus résister. Il était clair que c'était une voleuse, peut-être même quelque chose de pis, que la gendarmerie transférait d'un lieu à l'autre dans un de ces odieux véhicules que les gamins de Paris appellent métaphoriquement paniers à salade; mais enfin c'était une femme. Je crus devoir intervenir, et j'interpellai les argousins. Ils ne se détournèrent même pas; seulement, un digne gendarme, qui eût certainement demandé ses papiers à don Quichotte, profita de l'occasion pour me sommer d'exhiber mon passe-port. Justement je venais de remettre ce chiffon au courrier de la malle. Pendant que je m'expliquais avec le gendarme, les guichetiers firent un dernier effort, plongèrent la femme à demi morte dans la carriole, fermèrent la portière, poussèrent les verrous; et, à l'instant où je me tournais vers eux, il n'y avait plus dans la rue que le retentissement des roues de la voiture et du galop de l'escorte qui s'enfonçaient ensemble à grand bruit dans les ténèbres.

Un instant après je galopais moi-même sur la route de Reims, traîné dans une excellente voiture par quatre excellents chevaux. Je songeais à cette malheureuse femme, et je comparais avec un serrement de cœur mon voyage au sien.

C'est au milieu de ces idées-là que je me suis assoupi.

Quand je me suis éveillé, l'aube commençait à faire revivre les arbres, les prairies, les collines, les buissons de la route, toutes ces choses paisibles dont nos diligences et nos malles-postes traversent si brutalement le sommeil. Nous étions dans une charmante vallée, probablement la vallée de Braisne-sur-Vesle. Un vague souffle parfumé flottait sur les coteaux encore noirs. Vers l'orient, à l'extrémité nord de la lueur crépusculaire, tout près de l'horizon, dans un milieu limpide, bleu, sombre, éblouissant, mélange ineffable de perle, de saphir et d'ombre, Vénus resplendissait, et son rayonnement magnifique versait sur les champs et les bois confusément entrevus une sérénité, une grâce et une mélancolie inexprimables. C'était comme un œil céleste amoureusement ouvert sur ce beau paysage endormi.

La malle-poste traverse Reims au galop, sans aucun respect pour la cathédrale. A peine, en passant, aperçoit-on, par-dessus les pignons d'une rue étroite, deux ou trois lancettes du chevet, l'écusson de Charles VII et la belle flèche des Suppliciés, debout sur l'apside.

De Reims à Rethel, rien.—La Champagne pouilleuse, à laquelle juillet vient de couper ses cheveux d'or; de grandes plaines jaunes et nues, immenses et molles vagues de terre au sommet desquelles frissonnent, comme une écume végétale, quelques broussailles misérables; de temps en temps, au fond du paysage, un moulin qui tourne lentement et comme accablé par le soleil de midi, ou, au bord de la route, un potier qui fait sécher sur des planches, au seuil de sa chaumière, quelques douzaines de pots à fleurs ébauchés.

Rethel se répand gracieusement du haut d'une colline jusque sur l'Aisne, dont les bras coupent la ville en deux ou trois endroits. Du reste, il n'y a plus rien là qui annonce l'ancienne résidence princière d'un des sept comtes-pairs de la Champagne. Les rues sont des rues de gros bourg plutôt que des rues de ville. L'église est d'un profil médiocre.

De Rethel a Mézières, la route gravit ces vastes gradins par lesquels le plateau de l'Argonne se rattache au plateau supérieur de Rocroy. Les grands toits d'ardoise, les façades blanchies à la chaux, les parements de bois qui défendent contre les pluies le côté nord des maisons, donnent aux villages un aspect particulier. De temps en temps les premières croupes des monts Faucilles, qui apparaissent au sud-est, relèvent la ligne de l'horizon. Du reste, peu ou point de forêts. A peine voit-on çà et là dans le lointain quelques collines chevelues. Le déboisement, ce fils bâtard de la civilisation, a fort tristement dévasté la vieille bauge du Sanglier des Ardennes.

Je cherchais des yeux, en arrivant à Mézières, quelques anciennes tours à demi ruinées du château saxon de Hellebarde; je n'y ai trouvé que les zigzags froids et durs d'une citadelle de Vauban. En revanche, en regardant dans les fossés, j'ai aperçu, à différents endroits, des restes assez beaux, quoique démantelés, de la muraille attaquée par Charles-Quint et défendue par Bayard. L'église de Mézières a une réputation de vitraux. J'ai profité, pour la visiter, de la demi-heure que la malle-poste accorde aux voyageurs pour déjeuner. Les verrières ont dû être belles en effet; il en reste à l'apside quelques fragments tristement noyés dans de larges fenêtres de vitres blanches. Mais ce qui est remarquable, c'est l'église elle-même, qui est du quinzième siècle, et d'une jolie masse, avec des baies à meneaux flamboyants et un charmant porche adossé au portail méridional. On a scellé sur deux piliers, à droite et à gauche du chœur, deux bas-reliefs du temps de Charles VIII, malheureusement barbouillés de chaux et mutilés. Toute l'église est badigeonnée en jaune avec nervures et clefs de voûte de couleurs variées. C'est fort bête et fort laid. En me promenant dans le bas-côté nord de l'apside, j'ai aperçu sur le mur une inscription qui rappelle que Mézières fut cruellement assaillie et bombardée par les Prussiens en 1815. Au-dessous de l'inscription, on a ajouté ces deux lignes en latin quelconque: Lector, leva oculos ad fornicem et vide quasi quoddam divinæ manus indicium. J'ai levé les yeux ad fornicem, et j'ai vu une large déchirure à la voûte au-dessus de ma tête. Dans cette déchirure une grosse bombe se tient suspendue à des saillies de la pierre par ses oreillons, que je distinguai parfaitement. C'est une bombe prussienne qui, après avoir percé le toit de l'église, les charpentes et les massifs de maçonnerie, s'est arrêtée ainsi comme par miracle au moment de tomber sur le pavé. Depuis vingt-cinq ans, elle est restée là comme Dieu l'y a accrochée. Autour de la bombe, on voit pêle-mêle des briques brisées, des moellons, des plâtras, les entrailles de la voûte. Cette bombe et cette plaie béante au-dessus de la tête des passants font un étrange effet. L'effet est plus singulier encore, par tous les rapprochements qui viennent à l'esprit, quand on songe que c'est précisément sur Mézières que furent jetées en 1521 les premières bombes dont la guerre se soit servie. De l'autre côté de l'église, une autre inscription constate que les noces de Charles IX avec Elisabeth d'Autriche furent «heureusement célébrées,» feliciter celebrata fuere, dans l'église de Mézières, le 17 novembre 1570,—deux ans avant la Saint-Barthélemy.

Le grand portail est justement de cette même époque, et par conséquent d'un beau et noble goût. Par malheur, c'est une de ces façades tardives du seizième siècle qui n'ont achevé leur croissance que dans le dix-septième. Le clocher n'a poussé qu'en 1626. Il est impossible de rien voir qui soit plus gauche et plus lourd, si ce n'est les clochers qu'on bâtit en ce moment aux diverses églises neuves de Paris.