Du reste, Mézières a de grands arbres sur ses remparts, des rues propres et tristes que les dimanches et fêtes doivent avoir grand'peine à égayer, et rien ne rappelle dans la ville ni Hellebarde et Garinus qui l'ont fondée, ni le comte Balthazar qui l'a saccagée, ni le comte Hugo qui l'a anoblie, ni les archevêques Foulques et Adalbéron qui l'ont assiégée. Le dieu Macer, qui a donné son nom à Mézières, est devenu saint Masert dans les chapelles de l'église.

Aucun monument, aucun édifice architectural dans Sédan, où j'arrivai vers midi. De jolies femmes, de beaux carabiniers, des arbres et des prairies le long de la Meuse, des canons, des ponts-levis et des bastions, voilà Sédan. C'est un de ces endroits où l'air sévère des villes-citadelles se mêle bizarrement à l'air joyeux des villes-garnisons. J'aurais voulu trouver à Sédan des vestiges de M. de Turenne; il n'y en a plus. Le pavillon où il est né a été démoli et remplacé par une pierre noire avec cette inscription en lettres dorées:

ICI NAQUIT TURENNE
Le 11 septembre 1611.

Cette date, qui étincelait sur cette pierre sombre, m'a frappé. J'ai recueilli dans ma pensée tout ce qu'elle me rappelait. En 1611, Sully se retirait. Henri IV avait été assassiné l'année précédente. Louis XIII, qui devait mourir un 14 mai comme son père, avait dix ans. Anne d'Autriche, sa femme, avait le même âge, avec cinq jours de moins que lui. Richelieu était dans sa vingt-sixième année. Quelques bons bourgeois de Rouen appelaient le petit Pierre celui que l'univers a nommé plus tard le grand Corneille; il avait cinq ans. Shakspeare et Cervantes vivaient encore. Brantôme et Pierre Mathieu vivaient aussi. Elisabeth d'Angleterre était morte depuis huit ans; et depuis sept ans Clément VIII, pape pacifique et bon Français, comme dit l'Etoile. En 1611 mouraient Papirien Masson et Jean Busée; l'empereur Rodolphe déclinait; Gustave-Adolphe succédait à Charles IX de Suède, le roi visionnaire; Philippe III chassait les Maures d'Espagne, malgré l'avis du duc d'Ossuña, et l'astronome hollandais Jean Fabricius découvrait les taches du soleil.—Voilà ce qui se passait dans le monde pendant que Turenne naissait.

Du reste, Sédan n'a pas été une pieuse gardienne de cette noble mémoire. Le pavillon natal de M. de Turenne a été jeté en bas comme je viens de vous le dire; son château a été rasé.

Je n'ai pas eu le courage d'aller voir à Bazeilles si quelque paysan propriétaire n'a pas fait arracher l'allée d'arbres qu'il avait plantée. Au lieu de tout cela, la grande place de Sédan donne au visiteur une assez médiocre statue en bronze de Turenne, laquelle ne m'a pas consolé du tout. Cette statue, ce n'est que de la gloire. La chambre où il est né, le château où il a vécu, les arbres qu'il a plantés, c'étaient des souvenirs.

Point de souvenirs non plus, et à plus forte raison, de Guillaume de La Marck, cet effrayant prédécesseur de Turenne dans les annales de Sédan. Chose remarquable, et qu'il faut dire en passant: dans un temps donné, par le seul progrès naturel des choses et des idées, la ville du Sanglier des Ardennes se modifie à tel point qu'elle produit Turenne.

Après avoir fort bien déjeuné dans un excellent lieu qu'on appelle l'hôtel de la Croix-d'Or, rien ne me retenait plus à Sédan; je me suis décidé à regagner Mézières pour y prendre la voiture de Givet. Il y a cinq lieues, mais cinq lieues très-pittoresques. Je les ai faites à pied, suivi d'un jeune gaillard basané et pieds nus qui portait allègrement mon sac de nuit. La route suit presque toujours à mi-côte la vallée de la Meuse. On rencontre, à une lieue de Sédan, Donchery avec son vieux pont de bois et ses beaux arbres; puis ce sont des villages riants, de jolis châtelets à poivrières enfouis dans des massifs de verdure, de grandes prairies où des troupeaux de bœufs paissent au soleil, la Meuse qu'on perd et qu'on retrouve. Il faisait le plus beau temps du monde, c'était charmant. A mi-chemin, j'avais très-chaud et grand'soif; je cherchais de tous côtés une maison pour y demander à boire. Enfin j'en aperçois une. J'y cours, espérant un cabaret, et je lis au-dessus de la porte cette enseigne: Bernier-Hannas, marchand d'avoine et charcutier. Sur un banc, à côté de la porte, il y avait un goîtreux. Les goîtres abondent dans le pays. Je n'en suis pas moins entré bravement chez le charcutier marchand d'avoine, et j'ai bu avec beaucoup de plaisir un verre de l'eau qui avait fait ce goîtreux.

A six heures du soir j'arrivais à Mézières; à sept heures je partais pour Givet, fort maussadement emboîté dans un coupé bas, étroit et sombre, entre un gros monsieur et une grosse dame, le mari et la femme, qui se parlaient tendrement par-dessus moi. La dame appelait son mari mon pauvre chiat. Je ne sais pas si son intention était de l'appeler mon pauvre chien ou mon pauvre chat. En traversant Charleville, qui n'est qu'à une portée de canon de Mézières, j'ai remarqué la place centrale, qui a été bâtie en 1605, dans un fort grand style, par Charles de Gonzague, duc de Nevers et de Mantoue, et qui est la vraie sœur de notre place Royale de Paris. Ce sont les mêmes maisons à arcades, à façades de briques et à grands toits. Puis, comme la nuit venait, n'ayant rien de mieux à faire, j'ai dormi; mais d'un sommeil violent, d'un sommeil secoué et horrible, entre les ronflements du gros homme et les geignements de la grosse femme. J'étais réveillé de temps en temps quand on changeait de chevaux par de brusques lanternes appliquées à la vitre et par des dialogues comme celui-ci: «Dis donc, hée!—dis donc, hée!—Qu'est-ce que c'est que cette rosse-là? Je n'en veux pas. C'est le gigoteur.—Et monsieur Simon? où est monsieur Simon?—Monsieur Simon? bah! il travaille. Il travaille toujours. Il travaille pire qu'un malsenaire.» Une autre fois, la voiture était arrêtée, on relayait. J'ai ouvert les yeux, il faisait un grand vent, le ciel était sombre, un immense moulin tournait sinistrement au-dessus de nos têtes et semblait nous regarder avec ses deux lucarnes allumées comme avec des yeux de braise. Une autre fois encore, des soldats entouraient la diligence, un gendarme demandait les passeports, on entendait le bruit des chaînes d'un pont-levis, un réverbère éclairait des tas de boulets au pied d'un gros mur noir, la gueule d'un canon touchait la voiture; nous étions à Rocroy. Ce nom m'a tout à fait réveillé. Quoique cela ne puisse pas s'appeler voir Rocroy, j'ai eu un certain plaisir à songer que je venais de traverser, dans la même journée et à si peu d'heures de distance, ces deux lieux héroïques, Rocroy et Sédan. Turenne est né à Sédan; on pourrait dire que Condé est né à Rocroy.

Cependant les deux gros êtres mes voisins causaient entre eux et se racontaient l'un à l'autre, comme dans les expositions des pièces mal faites, des choses qu'ils savaient fort bien tous les deux:—Qu'ils n'avaient point passé à Rocroy depuis 1818. Vingt-deux ans!—que M. Crochard, le secrétaire de la sous-préfecture, était leur ami intime;—que, comme il était minuit, il devait être couché, ce bon monsieur Crochard, etc... La dame assaisonnait ces intéressantes révélations de locutions bizarres qui lui étaient familières; ainsi elle disait: Egoïste comme un vieux lièvre; la fortune du pauvre au lieu de la fortune du pot. Le monstrueux bonhomme, son mari, faisait de son côté des calembours comme celui-ci: On dit que c'est un lieu commun (comme un), moi, je dis que c'est un lieu comme trois, ou des proverbes travestis comme celui-là: Vends-ta-femme-et-n'aie-point-d'oreilles. Puis il riait avec bonté.