Du reste, je dois convenir que son ignorance militaire des choses ecclésiastiques m'avait fait sourire plus d'une fois pendant le cours de cette visite, notamment dans le chœur, lorsqu'il me montrait les stalles en me disant avec gravité: Voici les places des chamoines. Ne pensez-vous pas que cela doive s'écrire chats-moines?
En quittant la chapelle, j'étais tellement absorbé par une pensée unique, que c'est à peine si j'ai regardé à quelques pas de l'église une façade, pourtant fort belle, du quatorzième siècle, ornée de sept fières statues d'empereurs, qui donne passage aujourd'hui dans je ne sais quel cloaque. Et puis en ce moment-là il m'est survenu une distraction. Deux visiteurs comme moi sortaient de la chapelle, où mon vieux soldat venait probablement de les piloter pendant quelques minutes. Comme ils riaient aux éclats, je me suis retourné. J'ai reconnu deux voyageurs dont le plus âgé avait écrit, le matin même, devant moi son nom sur le registre de l'hôtel de l'Empereur, monsieur le comte d'A—, un des plus vieux et des plus nobles noms de l'Artois. Ils parlaient haut.
—Voilà des noms! disaient-ils, il a fallu la révolution pour produire de ces noms-là. Le capitaine Lasoupe! le colonel Graindorge! Mais d'où cela sort-il?—C'étaient les noms du capitaine et du colonel de mon pauvre vieux suisse, qui leur en avait apparemment parlé comme à moi. Je n'ai pu m'empêcher de leur répondre: «D'où cela sort? je vais vous le dire, messieurs. Le colonel Graindorge était arrière-petit-cousin du maréchal de Lorges, beau-père du duc de Saint-Simon; et quant au capitaine Lasoupe, je lui suppose quelque parenté avec le duc de Bouillon, oncle de l'électeur palatin.
Quelques instants après j'étais sur la place de l'Hôtel-de-Ville, où j'avais hâte d'arriver.
L'hôtel de ville d'Aix est, comme la chapelle, un édifice fait de cinq ou six autres édifices. Des deux côtés d'une sombre façade à fenêtres longues, étroites et rapprochées, qui date de Charles-Quint, s'élèvent deux beffrois, l'un bas, rond, large et écrasé; l'autre haut, svelte et quadrangulaire. Le second beffroi est une belle construction du quatorzième siècle. Le premier est tout simplement la fameuse tour de Granus, qu'on a peine à reconnaître sous l'étrange clocher contourné dont elle est coiffée. Ce clocher, qui se répète plus petit sur l'autre tour, semble une pyramide de turbans gigantesques de toutes les formes et de toutes les dimensions mis les uns sur les autres et décroissant selon un angle assez aigu. Au bas de la façade se développe un vaste escalier composé comme l'escalier de la cour du Cheval-Blanc à Fontainebleau. Vis-à-vis, au centre de la place, une fontaine de marbre de la renaissance, quelque peu retouchée et refaite par le dix-huitième siècle, supporte, au-dessus d'une large coupe d'airain, la statue de bronze de Charlemagne armé et couronné. A droite et à gauche deux autres fontaines plus petites portent à leur sommet deux aigles noirs effarouchés et terribles, à demi tournés vers le grave et tranquille empereur.
C'est là, sur cet emplacement, dans cette tour romaine peut-être, qu'est né Charlemagne.
Cette fontaine, cette façade, ces beffrois, tout cet ensemble, est royal, mélancolique et sévère. Charlemagne est encore là tout entier. Il résume dans sa puissante unité les disparates de cet édifice. La tour de Granus rappelle Rome, sa devancière; la façade et les fontaines rappellent Charles-Quint, le plus grand de ses successeurs. Il n'y a pas jusqu'à la figure orientale du beffroi qui ne vous fasse vaguement songer à ce magnifique kalife Haroun-al-Raschid, son ami.
Le soir approchait, j'avais passé toute ma journée en présence de ces grands et austères souvenirs, il me semblait que j'avais sur moi la poussière de dix siècles; j'éprouvais le besoin de sortir de la ville, de respirer, de voir les champs, les arbres, les oiseaux. Cela m'a conduit hors d'Aix-la-Chapelle, dans de fraîches allées vertes où je suis resté jusqu'à la nuit, errant le long des vieilles murailles. Aix-la-Chapelle a encore sa ceinture de tours. Vauban n'a point passé par là. Seulement les souterrains, qui allaient des chambres basses de l'hôtel de ville et des caveaux de la chapelle jusqu'à l'abbaye de Borcette et même jusqu'à Limbourg, sont aujourd'hui comblés et perdus.
Comme la nuit tombait, je me suis assis sur une pente de gazon. Aix-la-Chapelle s'étalait tout entière devant moi, posée dans sa vallée comme dans une vasque gracieuse. Peu à peu la brume du soir, gagnant les toits dentelés des vieilles rues, a effacé le contour des deux beffrois, qui, mêlés par la perspective aux clochers de la ville, rappellent confusément le profil moscovite et asiatique du Kremlin. Il ne s'est plus détaché de toute cette cité que deux masses distinctes, l'hôtel de ville et la chapelle. Alors toutes mes émotions, toutes mes pensées, toutes mes visions de la journée, me sont revenues en foule. La ville elle-même, cette illustre et symbolique ville, s'est comme transfigurée dans mon esprit et sous mon regard. La première des deux masses noires que je distinguais encore, et que je distinguais seules, n'a plus été pour moi que la crèche d'un enfant; la seconde que l'enveloppe d'un mort; et par moments, dans la contemplation profonde où j'étais comme enseveli, il me semblait voir l'ombre de ce géant que nous nommons Charlemagne se lever lentement sur ce pâle horizon de nuit entre ce grand berceau et ce grand tombeau.