LETTRE X
COLOGNE.
Tout ce que l'auteur n'a pas vu à Cologne.—Droits régaliens des uniformes bleus avec collets oranges sur les valises et sacs de nuit.—Qu'à Cologne il ne faut pas se loger à Cologne.—Le voyageur va au hasard.—Rencontre d'un poëte et d'une tour.—Le brin d'herbe ronge les cathédrales.—Apparition du dôme de Cologne au crépuscule.—Un paysage rétrospectif.—Le voyageur regarde en arrière et ne pousse aucun cri d'admiration.—Effets de jupons courts.—Description d'un musicien.—Description d'un chasseur.—Les quatre dieux G.—Pourquoi on paye si cher à l'hôtel de l'Empereur d'Aix-la-Chapelle.—L'auteur se voit aux vitres d'un libraire et donne sa malédiction à toutes les caricatures qu'on vend comme étant ses portraits.—L'auteur dit un mal affreux des éditeurs qui publient ce livre.—Grandeur des serviettes en Allemagne.—Immensité des draps.—Quelques détails touchant les hôtelleries.—Grattez le Français, vous trouvez l'Allemand.—Seconde visite à la cathédrale.—Cruelle extrémité où sont réduits aujourd'hui les va-nu-pieds.—Intérieur de l'église.—Impression désagréable et singulière.—Mariage mal assorti du tapage et du recueillement.—Les verrières.—A quoi sert un rayon de soleil.—Comes Emundus.—L'auteur fait le pédant.—L'auteur se livre à sa manie et examine chaque pierre de l'église.—Ce qui empêche l'archevêque de Cologne de cacher son âge.—Importance et beauté du chœur.—Détail.—L'auteur ne laisse pas échapper l'occasion de se faire des ennemis de tous les bedeaux, custodes, marguilliers et sacristains de Cologne.—Le tombeau des trois mages.—Néant des choses à propos d'un clou dans un pavé.—Il ne reste de l'épitaphe et du blason de Marie de Médicis que de quoi déchirer la botte de l'auteur.—Le logis d'Ibach, Sterngasse, no 10.—L'auteur saisit avec empressement l'occasion de se faire un ennemi irréconciliable de l'architecte actuel de la cathédrale de Cologne.—L'hôtel de ville.—Mode particulier de croissance et de végétation des hôtels de ville.—Comment est construite la maison de ville de Cologne.—Vérités.—L'auteur, pouvant se faire un ennemi mortel de l'architecte actuel de l'hôtel de Ville de Paris, n'a garde d'en négliger l'occasion.—Qu'avait donc fait Corneille à ce monsieur qui a vécu, à ce qu'il paraît, dans ces derniers temps, et qu'on appelait monsieur Andrieux?—Le voyageur au haut du beffroi.—Cologne à vol d'oiseau.—Vingt-sept églises.—L'auteur considère un porche avec amour, comme il sied de considérer les porches.—Après un porche, un porc.—Un porc épique.—La grande harangue du petit vieillard.—..... nous aime, j'ai presque dit nous attend.—L'auteur prend la liberté de refaire la vignette que monsieur Jean-Marie Farina colle sur ses boîtes d'eau admirable de Cologne.
Bords du Rhin. Andernach, 11 août.
Cher ami, je suis indigné contre moi-même. J'ai traversé Cologne comme un barbare. A peine y ai-je passé quarante-huit heures. Je comptais y rester quinze jours; mais, après une semaine presque entière de brume et de pluie, un si beau rayon de soleil est venu luire sur le Rhin, que j'ai voulu en profiter pour voir le paysage du fleuve dans toute sa richesse et dans toute sa joie. J'ai donc quitté Cologne ce matin par le bateau à vapeur le Cockerill. J'ai laissé la ville d'Agrippa derrière moi, et je n'ai vu ni les vieux tableaux de Sainte-Marie-au-Capitole, ni la crypte pavée de mosaïques de Saint-Géréon, ni la Crucifixion de saint Pierre, peinte par Rubens pour la vieille église demi-romaine de Saint-Pierre où il fut baptisé, ni les ossements des onze mille vierges dans le cloître des Ursulines, ni le cadavre imputréfiable du martyr Albinus, ni le sarcophage d'argent de saint Cunibert, ni le tombeau de Duns Scotus dans l'église des Minorités; ni le sépulcre de l'impératrice Théophanie, femme d'Othon II, dans l'église de Saint-Pantaléon; ni le Maternus-Gruft dans l'église de Lisolphe, ni les deux chambres d'or du couvent de Sainte-Ursule et du dôme; ni la salle des diètes de l'empire, aujourd'hui entrepôt de commerce; ni le vieux arsenal, aujourd'hui magasin de blé. Je n'ai rien vu de tout cela. C'est absurde, mais c'est ainsi.
Qu'ai-je donc visité à Cologne? La cathédrale et l'hôtel de ville; rien de plus. Il faut être dans une admirable ville comme Cologne pour que ce soit peu de chose. Car ce sont deux rares et merveilleux édifices.
Je suis arrivé à Cologne après le soleil couché. Je me suis dirigé sur-le-champ vers la cathédrale, après avoir chargé de mon sac de nuit un de ces dignes commissionnaires en uniforme bleu avec collet orange, qui travaillent dans ce pays pour le roi de Prusse (excellent et lucratif travail, je vous assure; le voyageur est rudement taxé, et le commissionnaire partage avec le roi). Ici un détail utile: avant de quitter ce brave homme (le commissionnaire), je lui ai donné l'ordre, à sa grande surprise, de porter mon bagage, non dans un hôtel de Cologne, mais dans un hôtel de Deuz, qui est une petite ville de l'autre côté du Rhin jointe à Cologne par un pont de bateaux. Voici ma raison: je choisis, autant que possible, l'horizon et le paysage que j'aurai dans ma croisée quand je dois garder plusieurs jours la même auberge. Or les fenêtres de Cologne regardent Deuz, et les fenêtres de Deuz regardent Cologne; ce qui m'a fait prendre auberge à Deuz, car je me suis posé à moi-même ce principe incontestable: Mieux vaut habiter Deuz et voir Cologne qu'habiter Cologne et voir Deuz.
Une fois seul, je me suis mis à marcher devant moi, cherchant le dôme et l'attendant à chaque coin de rue. Mais je ne connaissais pas cette ville inextricable, l'ombre du soir s'était épaissie dans ces rues étroites; je n'aime pas à demander ma route, et j'ai erré assez longtemps au hasard.
Enfin, après m'être aventuré sous une espèce de porte-cochère dans une espèce de cour terminée vers la gauche par une espèce de corridor, j'ai débouché tout à coup sur une assez grande place parfaitement obscure et déserte.
Là, j'ai eu un magnifique spectacle. Devant moi, sous la lueur fantastique d'un ciel crépusculaire, s'élevait et s'élargissait, au milieu d'une foule de maisons basses à pignons capricieux, une énorme masse noire, chargée d'aiguilles et de clochetons; un peu plus loin, à une portée d'arbalète, se dressait, isolée, une autre masse noire, moins large et plus haute, une espèce de grosse forteresse carrée, flanquée à ses quatre angles de quatre longues tours engagées, au sommet de laquelle se profilait je ne sais quelle charpente étrangement inclinée qui avait la figure d'une plume gigantesque posée comme sur un casque au front du vieux donjon. Cette croupe, c'était une abside; ce donjon, c'était un commencement de clocher; cette abside et ce commencement de clocher, c'était la cathédrale de Cologne.
Ce qui me semblait une plume noire penchée sur le cimier du sombre monument, c'était l'immense grue symbolique que j'ai revue le lendemain bardée et cuirassée de lames de plomb, et qui, du haut de sa tour, dit à quiconque passe que cette basilique inachevée sera continuée, que ce tronçon de clocher et ce tronçon d'église, séparés à cette heure par un si vaste espace, se rejoindront un jour et vivront d'une vie commune; que le rêve d'Engelbert de Berg, devenu édifice sous Conrad de Hochsteden, sera dans un siècle ou deux la plus grande cathédrale du monde, et que cette iliade incomplète espère encore des Homères.