La lune allait se lever.

Que faire? assister à ces danses? Cela serait curieux. Mais coucher dans les champs, cela est dur. Revenir sur mes pas? demander l'hospitalité à cette auberge que j'avais dédaignée? affronter un nouveau ah! du rustre à la charrette? qui sait? me faire peut-être fermer la porte au nez et entendre derrière moi, autour de moi, dans les roseaux, dans les brouillards, dans les feuillages agités des trembles, redoubler les éclats de rire des gnomes à l'œil d'escarboucle et des duendes aux faces vertes?

Etre ainsi humilié devant les fées! faire sourire d'un sourire de pitié moqueuse le doux et lumineux visage de Titania! jamais.

Plutôt coucher à la belle étoile! plutôt marcher toute la nuit!

Après avoir tenu conseil avec moi-même, je me décidai à retourner au débarcadère. Là, je trouverais sans doute quelque sentier qui me mènerait à Worms.

La lune se levait.

Je lui adressai une invocation mentale où je fis un abominable mélange de tous les poëtes qui ont parlé de la lune, depuis Virgile jusqu'à Lemierre. Je l'appelai pâle courrière et reine des nuits, et je la priai de m'éclairer un peu, en lui déclarant effrontément que je sentais que Diane est la sœur d'Apollon, et, me l'étant ainsi rendue favorable suivant le rite classique, je me remis bravement à marcher, ma sacoche au bras, dans la direction du Rhin.

J'avais à peine fait quelques pas, plongé dans une profonde rêverie, lorsqu'un léger bruit m'en tira. Je levai la tête. On a raison d'invoquer les déesses. La lune me permit de voir. Grâce à un rayon horizontal qui commençait à argenter la pointe des folles avoines, je distinguai parfaitement devant moi, à quelques pas, à côté d'un vieux saule dont le tronc ridé faisait une horrible grimace, je distinguai, dis-je, une figure blême et livide, un spectre qui me regardait d'un air effaré.

Ce spectre poussait une brouette.

«Ah! fis-je, voilà une apparition.»