Mes aventures et mes travaux, à moi, laborieux fainéant que vous connaissez bien, cher Louis, vous les savez par cœur, vous les avez assez longtemps partagés; c'est une promenade solitaire dans un sentier perdu, la contemplation d'un rayon de soleil sur la mousse, la visite d'une cathédrale ou d'une église de village, un vieux livre feuilleté à l'ombre d'un vieux arbre, un petit paysan que je questionne, un beau scarabée enterreur cuirassé d'or violet, qui est tombé par malheur sur le dos, qui se débat, et que je retourne en passant avec le bout de mon pied; des vers quelconques mêlés à tout cela; et puis, des rêveries de plusieurs heures devant la Roche-More sur le Rhône, le Château-Gaillard sur la Seine, le Rolandseck sur le Rhin, devant une ruine sur un fleuve, devant ce qui tombe sur ce qui se passe, ou, spectacle à mon sens non moins touchant, devant ce qui fleurit sur ce qui chante, devant un myosotis penchant sa grappe bleue sur un ruisseau d'eau vive.

Voilà ce que je fais, ou, pour mieux dire, voilà ce que je suis: car, pour moi, faire dérive fatalement et immédiatement d'être. Comme on est, on fait.

Ici, à Heidelberg, dans cette ville, dans cette vallée, dans ces décombres, la vie d'homme pensif est charmante. Je sens que je ne m'en irais pas de ce pays si vous y étiez, cher Louis, si j'y avais tous les miens, et si l'été durait un peu plus longtemps.

Le matin, je m'en vais, et d'abord (pardonnez-moi une expression effrontément risquée, mais qui rend ma pensée), je passe, pour faire déjeuner mon esprit, devant la maison du chevalier de Saint-Georges. C'est vraiment un ravissant édifice. Figurez-vous trois étages à croisées étroites supportant un fronton triangulaire à grosses volutes bouclées à jour; tout au travers de ces trois étages, deux tourelles-espions à faîtages fantasques, faisant saillie sur la rue; enfin, toute cette façade en grès rouge, sculptée, ciselée, fouillée, tantôt goguenarde, tantôt sévère, et couverte du haut en bas d'arabesques, de médaillons et de bustes dorés. Quand le poëte qui bâtissait cette maison l'eut terminée, il écrivit en lettres d'or, au milieu du frontispice, ce verset obéissant et religieux: Si Jehova non ædificet domum, frustra laborant ædificantes eam.

C'était en 1595. Vingt-cinq ans après, en 1620, la guerre de Trente-Ans commença par la bataille du Mont-Blanc, près de Prague, et se continua jusqu'à la paix de Westphalie, en 1648. Pendant cette longue iliade, dont Gustave-Adolphe fut l'Achille, Heidelberg, quatre fois assiégée, prise et reprise, deux fois bombardée, fut incendiée en 1635.

Une seule maison échappa à l'embrasement, celle de 1595.

Toutes les autres, qui avaient été bâties sans le Seigneur, brûlèrent de fond en comble.

A la paix, l'électeur palatin, Charles-Louis, qu'on a surnommé le Salomon de l'Allemagne, revint d'Angleterre et releva sa ville. A Salomon succéda Héliogabale, au comte Charles-Louis, le comte Charles; puis, à la branche palatine de Wittelsbach-Simmern, la branche palatine de Pfalz-Neubourg, et enfin à la guerre de Trente-Ans la guerre du Palatinat. En 1689, un homme dont le nom est utilisé aujourd'hui à Heidelberg pour faire peur aux petits enfants, Mélac, lieutenant général des armées du roi de France, mit à sac la ville palatine et n'en fit qu'un tas de décombres.

Une seule maison survécut, la maison de 1595.

On se hâta de reconstruire Heidelberg. Quatre ans plus tard, en 1693[1], les Français revinrent; les soldats de Louis XIV violèrent à Spire les sépultures impériales, et à Heidelberg les tombeaux palatins. Le maréchal de Lorges mit le feu aux quatre coins de la résidence électorale, l'incendie fut horrible, tout Heidelberg brûla. Quand le tourbillon de flamme et de fumée qui enveloppait la ville fut dissipé, on vit une maison, une seule debout, dans ce monceau de cendres.