C'était encore, c'était toujours la maison de 1595.
Aujourd'hui, la charmante façade vermeille, damasquinée d'or, toujours vierge, intacte et fière, et seule digne de se rattacher au château dans cet insignifiant entassement de maisons blanches qui compose à présent Heidelberg, se dresse superbement sur la ville et fait étinceler au soleil la triomphante inscription où je lis tous les matins en passant que Jéhova a été l'ouvrier et que Jéhova a été le sauveur.
Il est vrai, car il faut tout dire, et la dévotion de la renaissance s'assaisonnait de fantaisies païennes, il est vrai que l'effet de ce grave psaume est un peu modifié par cette ligne profane que l'architecte a gravée au-dessus: Præstat invicta Venus, laquelle doit elle-même se sentir un peu gênée par cette troisième légende dont se couronne le fronton: Soli. Deo. Gloria.
La miraculeuse maison saluée, je passe le pont et je m'en vais dans la montagne.
Là, je m'enfonce, je me perds, je marche devant moi, je prends le chemin qui se présente; je regarde, chapiteau par chapiteau, les arbres, ces piliers de la grande cathédrale mystérieuse; et, plongé dans la lecture de la nature, comme les vieux puritains dans la méditation de la Bible, je cherche Dieu.
Ami, chacun a son livre, et, voyez-vous, dans l'Evangile comme dans le paysage, la même main a écrit les mêmes choses. Quant à moi, je pense que toutes les faces de Jéhova veulent et doivent être contemplées, et cette idée règle et remplit toutes mes rêveries depuis vingt ans; vous le savez, vous, Louis, qui m'aimez et que j'aime. Je pense aussi que l'étude de la nature ne nuit en aucune façon à la pratique de la vie, et que l'esprit qui sait être libre et ailé parmi les oiseaux, parfumé parmi les fleurs, mobile et vibrant parmi les flots et les arbres, haut, serein et paisible parmi les montagnes, sait aussi, quand vient l'heure, et mieux peut-être que personne, être intelligent et éloquent parmi les hommes. Je ne suis rien, je le sais, mais je compose mon rien avec un petit morceau de tout.
Je vais ainsi toute la journée sans trop savoir où je suis, l'œil le plus souvent fixé à terre, la tête courbée vers le sentier, les bras derrière le dos, laissant tomber les heures et ramassant les pensées quand j'en trouve. Je m'assieds dans ces excellents fauteuils revêtus de mousse, c'est-à-dire de velours vert, que l'antique Palès creuse au pied de tous les vieux chênes pour le voyageur fatigué; je mets en liberté, pour ma bienvenue, comme un souverain débonnaire, toutes les mouches et tous les papillons que je trouve pris dans des filets auteur de moi; petite amnistie obscure, qui, comme toutes les amnisties, ne fâche que les araignées. Et puis je regarde couler au-dessous de mon trône, dans le ravin, quelque admirable ruisseau semé de roches pointues où se fronce à mille plis la tunique d'argent de la naïade; ou bien, si le mont n'a pas de torrent, si le vent, les feuilles et l'herbe se taisent, si le lieu est bien calme, bien désert, bien éloigné de toute ville, de toute maison, de toute cabane même, je fais faire silence en moi-même à tout ce qui murmure sans cesse en nous, et j'ouvre l'oreille aux chansons de quelque jeune montagnard perdu dans les branches avec son troupeau de chèvres, là-bas, bien loin, au-dessus ou au-dessous de moi. Rien n'est mélancolique et doux comme la tyrolienne sauvage chantée dans l'ombre par un pauvre petit chevrier invisible, pour la solitude qui l'écoute. Quelquefois, dans toute une grande montagne, il n'y a que la voix d'un enfant.
Les montagnards de ces forêts voisines de la forêt Noire ont une espèce de chant clair-obscur qui est charmant.
Comme je me promène tous les jours, je commence à être connu et accepté dans les villages. Les enfants qui jouent aux soldats se dérangent pour me laisser passer; le roulier de la vallée du Neckar me sourit sous son feutre orné de galons d'argent à franges pendantes et de roses artificielles; les paysans me saluent gravement avec leur grand chapeau à la Henri IV, les jeunes filles et les vieilles femmes me considèrent comme un passant familier, et me disent: «Goodtag.» A propos, ici, plus que partout, je me demande, chaque fois que je traverse une rue de bourg ou de hameau, comment d'aussi jolies jeunes filles peuvent faire d'aussi laides vieilles femmes.—Je dessine ça et là les baraques qui ont du style. Dans ce pays dévasté par les guerres féodales, les guerres monarchiques et les guerres révolutionnaires, les cabanes sont construites avec des ruines de châteaux; cela fait d'étranges édifices. L'autre jour j'ai rencontré une masure de paysan ainsi composée: quatre murs de torchis, blanchis à la chaux, une porte et une fenêtre sur la façade; à droite de la porte, le lion de Bavière couronné, portant le globe et le sceptre, sculpté presque en ronde bosse sur une large dalle de grès rouge. A gauche de la fenêtre, une autre lame de grès rouge, grand bas-relief représentant un poing crispé sur un billot et à demi entaillé par une hache. Au-dessus de la hache, cette date effacée, 16..; au-dessous du billot, cette autre date, 1731; entre les deux dates, ce mot RENOVATUM. Rien de plus mystérieux et de plus sinistre que ce bas-relief. On ne voit pas l'homme dont on voit le poing; on ne voit pas le bourreau dont on voit la hache. Cette affreuse chose semble sortir d'un nuage. Les deux bas-reliefs sont incrustés dans le mur un peu au-dessous de vieilles lattes du toit. Le lion palatin se tourne comme irrité et furieux vers ce poing à moitié coupé. Maintenant, qui a apporté là ce lion? que signifie ce hideux bas-relief? quel crime y a-t-il sous ce supplice? Quel est ce hasard singulier qui a eu le caprice de compléter une chaumière avec ce lion rugissant et cette main sanglante? Un cep de vigne, chargé de raisins, grimpe joyeusement à travers cette sombre énigme.
A force de regarder, j'ai trouvé quelques caractères gravés sur le haut du bas-relief au poing coupé; et, en dérangeant les grappes et les feuilles, j'ai déchiffré le mot Burg Freyheit.