LE ROI, BLANCHE.
Le roi, resté seul avec Blanche, soulève le voile qui la cache.
LE ROI.
Blanche!
BLANCHE.
Gaucher Mahiet! ciel!
LE ROI, éclatant de rire.
Foi de gentilhomme!
Méprise ou fait exprès, je suis ravi du tour.
Vive Dieu! ma beauté, ma Blanche, mon amour,
Viens dans mes bras!
BLANCHE, reculant.
Le roi! le roi! Laissez-moi, sire,—
Mon Dieu! je ne sais plus comment parler ni dire...—
Monsieur Gaucher Mahiet...—Non, vous êtes le roi.—
Retombant à genoux.
Oh! qui que vous soyez, ayez pitié de moi.
LE ROI.
Avoir pitié de toi, Blanche! moi qui t'adore!
Ce que Gaucher disait, François le dit encore.
Tu m'aimes et je t'aime, et nous sommes heureux!
Être roi ne saurait gâter un amoureux.
Enfant! tu me croyais bourgeois, clerc, moins peut-être.
Parce que le hasard m'a fait un peu mieux naître,
Parce que je suis roi, ce n'est pas un motif
De me prendre en horreur subitement tout vif!
Je n'ai pas le bonheur d'être un manant, qu'importe!
BLANCHE, à part.
Comme il rit! Ô mon Dieu! je voudrais être morte!
LE ROI, souriant et riant plus encore.
Oh! les fêtes, les jeux, les dames, les tournois,
Les doux propos d'amour le soir au fond des bois,
Cent plaisirs que la nuit couvrira de son aile:
Voilà ton avenir, auquel le mien se mêle!
Oh! soyons deux amants, deux heureux, deux époux!
Il faut un jour vieillir; et la vie, entre nous,
Cette étoffe où, malgré les ans qui la morcellent,
Quelques instants d'amour par places étincellent,
N'est qu'un triste haillon sans ces paillettes-là!
Blanche, j'ai réfléchi souvent à tout cela,
Et voici la sagesse: honorons Dieu le Père,
Aimons et jouissons, et faisons bonne chère!
BLANCHE, atterrée et reculant.
Ô mes illusions! qu'il est peu ressemblant!
LE ROI.
Quoi! me croyais-tu donc un amoureux tremblant,
Un cuistre, un de ces fous lugubres et sans flammes,
Qui pensent qu'il suffit, pour que toutes les femmes
Et tous les cœurs charmés se rendent devant eux,
De pousser des soupirs avec un air piteux?
BLANCHE, le repoussant.
Laissez-moi!—Malheureuse!
LE ROI.
Oh! sais-tu qui nous sommes?
La France, un peuple entier, quinze millions d'hommes,
Richesse, horreurs, plaisirs, pouvoir sans frein ni loi,
Tout est pour moi, tout est à moi, je suis le roi!
Eh bien! du souverain tu seras souveraine.
Blanche, je suis le roi; toi, tu seras la reine!
BLANCHE.
La reine! et votre femme?
LE ROI, riant.
Innocence! ô vertu!
Ah! ma femme n'est pas ma maîtresse, vois-tu!
BLANCHE.
Votre maîtresse! oh! non! quelle honte!
LE ROI.
La fière!
BLANCHE.
Je ne suis pas à vous, non, je suis à mon père!
LE ROI.
Ton père! mon bouffon! mon fou! mon Triboulet!
Ton père! il est à moi! j'en fais ce qu'il me plaît!
Il veut ce que je veux!
BLANCHE, pleurant amèrement et la tête dans ses mains.
Ô Dieu! mon pauvre père!
Quoi! tout est donc à vous?
Elle sanglote. Il se jette à ses pieds pour la consoler.
LE ROI, avec un accent attendri.
Blanche! oh! tu m'es bien chère!
Blanche, ne pleure plus! Viens sur mon cœur.
BLANCHE, résistant.
Jamais!
LE ROI, tendrement.
Tu ne m'as pas encor redit que tu m'aimais.
BLANCHE.
Oh! c'est fini!
LE ROI.
Je t'ai, sans le vouloir, blessée.
Ne sanglote donc pas comme une délaissée.
Oh! plutôt que de faire ainsi pleurer tes yeux,
J'aimerais mieux mourir, Blanche! j'aimerais mieux
Passer dans mon royaume et dans ma seigneurie
Pour un roi sans courage et sans chevalerie!
Un roi qui fait pleurer une femme! ô mon Dieu!
Lâcheté!
BLANCHE, égarée et sanglotant.
N'est-ce pas, tout ceci n'est qu'un jeu?
Si vous êtes le roi, j'ai mon père. Il me pleure.
Faites-moi ramener près de lui. Je demeure
Devant l'hôtel Cossé. Mais vous le savez bien.
Oh! qui donc êtes-vous? je n'y comprends plus rien.
Comme ils m'ont emportée avec des cris de fête!
Tout ceci comme un rêve est brouillé dans ma tête!
Pleurant.
Je ne sais même plus, vous que j'ai cru si doux,
Si je vous aime encor!
Reculant avec un mouvement d'horreur.
Vous roi!—J'ai peur de vous!
LE ROI, cherchant à la prendre dans ses bras.
Je vous fais peur, méchante!
BLANCHE, le repoussant.
Oh! laissez-moi!
LE ROI, la serrant de plus près
Qu'entends-je?
Un baiser de pardon!
BLANCHE, se débattant.
Non!
LE ROI, riant, à part.
Quelle fille étrange!
BLANCHE, s'échappant de ses bras.
Laissez-moi!—Cette porte!
Elle aperçoit la porte de la chambre du roi ouverte, s'y précipite, et la
referme violemment sur elle.

LE ROI, prenant une petite clef d'or à sa ceinture.
Oh! j'ai la clef sur moi.
Il ouvre la porte, la pousse vivement, entre, et la referme sur lui.
MAROT, en observation à la porte du fond depuis quelques
instants. Il rit.

Elle se réfugie en la chambre du roi!
Ô la pauvre petite!
Appelant monsieur de Gordes.
Hé! comte.

SCÈNE III.

MAROT, puis LES GENTILSHOMMES, ensuite
TRIBOULET.
MONSIEUR DE GORDES, à Marot.
Est-ce qu'on rentre?
MAROT.
Le lion a traîné la brebis dans son antre.
MONSIEUR DE PARDAILLAN, sautant de joie.
Oh! pauvre Triboulet!
MONSIEUR DE PIENNE, qui est resté à la porte, et qui a les
yeux fixés vers le dehors.

Chut! le voici!
MONSIEUR DE GORDES, bas aux seigneurs.
Tout doux!
Çà, n'ayons l'air de rien, et tenons-nous bien tous.
MAROT.
Messieurs, je suis le seul qu'il puisse reconnaître.
Il n'a parlé qu'à moi.
MONSIEUR DE PIENNE.
Ne faisons rien paraître.
Entre Triboulet. Rien ne paraît changé en lui. Il a le costume et l'air
indifférent du bouffon. Seulement il est très-pâle.

MONSIEUR DE PIENNE, ayant l'air de poursuivre une
conversation commencée et faisant des yeux aux plus jeunes
gentilshommes, qui compriment des rires étouffés en voyant
Triboulet
.
Oui, messieurs, c'est alors,—hé! bonjour, Triboulet!—
Qu'on fit cette chanson en forme de couplet:
Il chante:
Quand Bourbon vit Marseille,
Il a dit à ses gens:
Vrai Dieu! quel capitaine
Trouverons-nous dedans?
TRIBOULET, continuant la chanson.
Au mont de la Coulombe
Le passage est étroit,
Montèrent tous ensemble
En soufflant à leurs doigts.
Rires et applaudissements ironiques.
TOUS.
Parfait!
TRIBOULET, qui s'est avancé lentement jusque sur le devant
du théâtre, à part.

Où peut-elle être?
Il se remet à fredonner.
Montèrent tous ensemble
En soufflant à leurs doigts
MONSIEUR DE GORDES, applaudissant.
Ah! Triboulet, bravo!
TRIBOULET, examinant tous ces visages qui rient autour de
lui.—À part.

Ils ont tous fait le coup, c'est sûr!
MONSIEUR DE COSSÉ, frappant sur l'épaule de Triboulet
avec un gros rire
.
Quoi de nouveau,
Bouffon?
TRIBOULET, aux autres, montrant monsieur de Cossé.
Ce gentilhomme est lugubre à voir rire.
Contrefaisant monsieur de Cossé.
—Quoi de nouveau, bouffon?
MONSIEUR DE COSSÉ, riant toujours.
Oui, que viens-tu nous dire?
TRIBOULET, le regardant de la tête aux pieds.
Que si vous vous mettez à faire le charmant
Vous allez devenir encor plus assommant.
Pendant toute la première partie de la scène, Triboulet a l'air
de chercher, d'examiner, de fureter. Le plus souvent son regard seul
indique cette préoccupation. Quelquefois, quand il croit qu'on n'a pas l'œil
sur lui, il déplace un meuble, il tourne le bouton d'une porte pour voir si
elle est fermée. Du reste, il cause avec tous, comme à son habitude, d'une
manière railleuse, insouciante et dégagée. Les gentilshommes, de leur
côté, ricanent entre eux et se font des signes, tout en parlant de choses et
d'autres.

Où l'ont-ils cachée?—Oh! si je la leur demande,
Ils se riront de moi!
Accostant Marot d'un air riant.
Marot, ma joie est grande
Que tu ne te sois pas cette nuit enrhumé.
MAROT, jouant la surprise.
Cette nuit?
TRIBOULET, clignant de l'œil d'un air d'intelligence.
Un bon tour, et dont je suis charmé!
MAROT.
Quel tour?
TRIBOULET, hochant la tête.
Oui!
MAROT, d'un air candide.
Je me suis, pour toutes aventures,
Le couvre-feu sonnant, mis sous mes couvertures,
Et le soleil brillait quand je me suis levé.
TRIBOULET.
Ah! tu n'es pas sorti cette nuit? J'ai rêvé!
Il aperçoit un mouchoir sur la table et se jette dessus.
MONSIEUR DE PARDAILLAN, bas à monsieur de Pienne.
Tiens, duc, de mon mouchoir il regarde la lettre.
TRIBOULET, laissant tomber le mouchoir, à part.
Non ce n'est pas le sien.
MONSIEUR DE PIENNE, à quelques jeunes gens qui rient au
fond.

Messieurs!
TRIBOULET, à part.
Où peut-elle être?
MONSIEUR DE PIENNE, à monsieur de Gordes.
Qu'avez-vous donc à rire ainsi?
MONSIEUR DE GORDES, montrant Marot.
Pardieu, c'est lui
Qui nous fait rire!
TRIBOULET, à part.
Ils sont bien joyeux aujourd'hui!
MONSIEUR DE GORDES, à Marot, en riant.
Ne me regarde pas de cet air malhonnête,
Ou je vais te jeter Triboulet à la tête.
TRIBOULET, à monsieur de Pienne.
Le roi n'est pas encore éveillé!
MONSIEUR DE PIENNE.
Non, vraiment!
TRIBOULET.
Se fait-il quelque bruit dans son appartement?
Il veut approcher de la porte. Monsieur de Pardaillan le retient.
MONSIEUR DE PARDAILLAN.
Ne va pas réveiller Sa Majesté!
MONSIEUR DE GORDES, à monsieur de Pardaillan.
Vicomte!
Ce faquin de Marot nous fait un plaisant conte!
Les trois Guy, revenus, ma foi, l'on ne sait d'où,
Ont trouvé l'autre nuit,—qu'en dit ce maître fou?—
Leurs femmes, toutes trois, avec d'autres
MAROT.
Cachées.
TRIBOULET.
Les morales du temps se font si relâchées!
MONSIEUR DE COSSÉ.
Les femmes, c'est si traître!
TRIBOULET, à monsieur de Cossé.
Oh! prenez garde!
MONSIEUR DE COSSÉ.
Quoi?
TRIBOULET.
Prenez garde, monsieur de Cossé!
MONSIEUR DE COSSÉ.
Quoi?
Je voi
Quelque chose d'affreux qui vous pend à l'oreille.
MONSIEUR DE COSSÉ.
Quoi donc?
TRIBOULET, lui riant au nez.
Une aventure absolument pareille!
MONSIEUR DE COSSÉ, le menaçant avec colère.
Hun!
TRIBOULET.
Messieurs, l'animal est, vraiment, curieux.
Voilà le cri qu'il fait quand il est furieux.
Contrefaisant monsieur de Cossé.
—Hun!
Tous rient. Entre un gentilhomme à la livrée de la reine.
MONSIEUR DE PIENNE.
Qu'est-ce, Vaudragon?
LE GENTILHOMME.
La reine ma maîtresse
Demande à voir le roi pour affaire qui presse.
Monsieur de Pienne lui fait signe que la chose est impossible, le
gentilhomme insiste.

Madame de Brézé n'est pas chez lui pourtant.
MONSIEUR DE PIENNE, avec impatience.
Le roi n'est pas levé.
LE GENTILHOMME.
Comment, duc! dans l'instant
Il était avec vous.
MONSIEUR DE PIENNE, dont l'humeur redouble, et qui fait
au gentilhomme des signes que celui-ci ne comprend pas, et que
Triboulet observe avec une attention profonde
.
Le roi chasse!
LE GENTILHOMME.
Sans pages
Et sans piqueurs alors; car tous ses équipages
Sont là.
MONSIEUR DE PIENNE, à part.
Diable!
Parlant au gentilhomme entre deux yeux et avec colère.
On vous dit, comprenez-vous ceci?
Que le roi ne peut voir personne!
TRIBOULET, éclatant et d'une voix de tonnerre.
Elle est ici!
Elle est avec le roi!
Étonnement dans les gentilshommes.
MONSIEUR DE GORDES.
Qu'a-t-il donc? il délire!
Elle!
TRIBOULET.
Oh! vous savez bien, messieurs, qui je veux dire!
Ce n'est pas une affaire à me dire: Va-t'en!
—La femme qu'à vous tous, Cossé, Pienne et Satan,
Brion, Montmorency!... la femme désolée
Que vous avez hier dans ma maison volée,
—Monsieur de Pardaillan, vous en étiez aussi!—
Oh! je la reprendrai, messieurs!—Elle est ici!
MONSIEUR DE PIENNE, riant.
Triboulet a perdu sa maîtresse!—gentille
Ou laide, qu'il la cherche ailleurs.
TRIBOULET, effrayant.
Je veux ma fille!
TOUS.
Sa fille!
Mouvement de surprise.
TRIBOULET, croisant les bras.
C'est ma fille!—Oui, riez maintenant!
Ah! vous restez muets! vous trouvez surprenant
Que ce bouffon soit père et qu'il ait une fille?
Les loups et les seigneurs n'ont-ils pas leur famille?
Ne puis-je avoir aussi la mienne? Allons! assez!
D'une voix terrible.
Que si vous plaisantiez, c'est charmant, finissez!
Ma fille, je la veux, voyez-vous!—Oui, l'on cause,
On chuchote, on se parle en riant de la chose.
Moi, je n'ai pas besoin de votre air triomphant.
Messeigneurs, je vous dis qu'il me faut mon enfant!
Il se jette sur la porte du roi.
Elle est là!
Tous les gentilshommes se placent devant la porte, et
l'empêchent.

MAROT.
Sa folie en furie est tournée.
TRIBOULET, reculant avec désespoir.
Courtisans! courtisans! démons! race damnée!
C'est donc vrai qu'ils m'ont pris ma fille, ces bandits!
—Une femme à leurs yeux, ce n'est rien, je vous dis!
Quand le roi, par bonheur, est un roi de débauches,
Les femmes des seigneurs, lorsqu'ils ne sont pas gauches,
Les servent fort.—L'honneur d'une vierge, pour eux,
C'est un luxe inutile, un trésor onéreux.
Une femme est un champ qui rapporte, une ferme
Dont le royal loyer se paye à chaque terme.
Ce sont mille faveurs pleuvant on ne sait d'où,
C'est un gouvernement, un collier sur le cou,
Un tas d'accroissements que sans cesse on augmente!
Les regardant tous en face.
—En est-il parmi vous un seul qui me démente?
N'est-ce pas que c'est vrai, messeigneurs?—En effet,
Il va de l'un à l'autre.
Vous lui vendriez tous, si ce n'est déjà fait.
Pour un nom, pour un titre, ou toute autre chimère,
À monsieur de Brion.
Toi, ta femme, Brion!
À monsieur de Gordes.
Toi, ta sœur!
Au jeune page Pardaillan.
Toi, ta mère!
Un page se verse un verre de vin au buffet, et se met à boire en
fredonnant:

Quand bourbon vit Marseille,
Il a dit à ses gens:
Vrai Dieu! quel capitaine
TRIBOULET, se retournant.
Je ne sais à quoi tient, vicomte d'Aubusson,
Que je te brise aux dents ton verre et ta chanson!
À tous.
Qui le croirait? des ducs et pairs, des grands d'Espagne,
Ô honte! Vermandois qui vient de Charlemagne,
Un Brion, dont l'aïeul était duc de Milan,
Un Gordes-Simiane, un Pienne, un Pardaillan,
Vous, un Montmorency! les plus grands noms qu'on nomme,
Avoir été voler sa fille à ce pauvre homme!
—Non, il n'appartient point à ces grandes maisons
D'avoir des cœurs si bas sous d'aussi fiers blasons!
Non, vous n'en êtes pas!—Au milieu des huées,
Vos mères aux laquais se sont prostituées!
Vous êtes tous bâtards!
MONSIEUR DE GORDES.
Ah! ça, drôle!
TRIBOULET.
Combien
Le roi vous donne-t-il pour lui vendre mon bien?
Il a payé le coup, dites!
S'arrachant les cheveux.
Moi qui n'ai qu'elle!
—Si je voulais.—Sans doute.—Elle est jeune, elle est belle!
Certes, il me la paîrait!
Les regardant tous.
Est-ce que votre roi
S'imagine qu'il peut quelque chose pour moi?
Peut-il couvrir mon nom d'un nom comme les vôtres?
Peut-il me faire beau, bien fait, pareil aux autres?
—Enfer! il m'a tout pris!—Oh! que ce tour charmant
Est vil, atroce, horrible, et s'est fait lâchement!
Scélérats! assassins! vous êtes des infâmes,
Des voleurs, des bandits, des tourmenteurs de femmes!
Messeigneurs, il me faut ma fille! il me la faut
À la fin! allez-vous me la rendre bientôt?
—Oh! voyez cette main,—main qui n'a rien d'illustre,
Main d'un homme du peuple, et d'un serf, et d'un rustre,
Cette main qui paraît désarmée aux rieurs,
Et qui n'a pas d'épée, a des ongles, messieurs!
—Voici longtemps déjà que j'attends, il me semble!
Rendez-la-moi!—La porte! ouvrez-la!
Il se jette de nouveau en furieux sur la porte, que défendent
tous les gentilshommes. Il lutte contre eux quelques temps et revient
enfin tomber sur le devant du théâtre, épuisé, haletant, à genoux.

Tous ensemble
Contre moi! dix contre un!
Fondant en larmes et en sanglots.
Hé bien! je pleure, oui!
À Marot.
Marot, tu t'es de moi bien assez réjoui.
Si tu gardes une âme, une tête inspirée,
Un cœur d'homme du peuple, encor, sous ta livrée,
Où me l'ont-ils cachée, et qu'en ont-ils fait, dis!
Elle est là, n'est-ce pas? Oh! parmi ces maudits,
Faisons cause commune en frères que nous sommes!
Toi seul as de l'esprit dans tous ces gentilshommes.
Marot! mon bon Marot!—Tu te tais!
Se traînant vers les seigneurs.
Oh! voyez!
Je demande pardon, messeigneurs, sous vos pieds!
Je suis malade... Ayez pitié, je vous en prie!
—J'aurais un autre jour mieux pris l'espièglerie.
Mais, voyez-vous, souvent j'ai, quand je fais un pas,
Bien des maux dans le corps dont je ne parle pas.
On a comme cela ses mauvaises journées
Quand on est contrefait.—Depuis bien des années,
Je suis votre bouffon: je demande merci!
Grâce! ne brisez pas votre hochet ainsi!
Ce pauvre Triboulet qui vous a tant fait rire!
Vraiment, je ne sais plus maintenant que vous dire!
Rendez-moi mon enfant, messeigneurs, rendez-moi
Ma fille, qu'on me cache en la chambre du roi!
Mon unique trésor!—Mes bons seigneurs, par grâce!
Qu'est-ce que vous voulez à présent que je fasse
Sans ma fille?—Mon sort est déjà si mauvais!
C'était la seule chose au monde que j'avais!
Tous gardent le silence. Il se relève désespéré.
Ah Dieu! vous ne savez que rire ou que vous taire!
C'est donc un grand plaisir de voir un pauvre père
Se meurtrir la poitrine, et s'arracher du front
Des cheveux que deux nuits pareilles blanchiront!
La porte de la chambre du roi s'ouvre brusquement. Blanche
en sort, éperdue, égarée, en désordre; elle vient tomber dans les bras de
son père avec un cri terrible.

BLANCHE.
Mon père! ah!
TRIBOULET, la serrant dans ses bras.
Mon enfant! ah! c'est elle! ah! ma fille!
Ah! messieurs!
Suffoqué de sanglots et riant au travers.
Voyez-vous, c'est toute ma famille,
Mon ange!—Elle de moins, quel deuil dans ma maison!
—Messeigneurs, n'est-ce pas que j'avais bien raison,
Qu'on ne peut m'en vouloir des sanglots que je pousse,
Et qu'une telle enfant, si charmante et si douce,
Qu'à la voir seulement on deviendrait meilleur,
Cela ne se perd pas sans des cris de douleur!
À Blanche.
—Ne crains plus rien.—C'était une plaisanterie,
C'était pour rire.—Ils t'ont fait bien peur, je parie.
Mais ils sont bons.—Ils ont vu comme je t'aimais.
Blanche, ils nous laisseront tranquilles désormais.
Aux seigneurs.
—N'est-ce pas?
À Blanche en la serrant dans ses bras.
—Quel bonheur de te revoir encore!
J'ai tant de joie au cœur, que maintenant j'ignore
Si ce n'est pas heureux,—je ris, moi qui pleurais!—
De te perdre un moment pour te ravoir après!
La regardant avec inquiétude.
—Mais pourquoi pleurer, toi?
BLANCHE, voilant dans ses mains son visage couvert de
larmes et de rougeur
.
Malheureux que nous sommes!
La honte
TRIBOULET, tressaillant.
Que dis-tu?
BLANCHE, cachant sa tête dans la poitrine de son père.
Pas devant tous ces hommes!
Rougir devant vous seul!
TRIBOULET, se tournant avec un tremblement de rage vers
la porte du roi.

Oh! l'infâme—elle aussi!
BLANCHE, sanglotant et tombant à ses pieds.
Rester seule avec vous!
TRIBOULET, faisant trois pas, et balayant du geste tous les
seigneurs interdits
.
Allez-vous-en d'ici!
Et si le roi François par malheur se hasarde
À passer près d'ici,
À monsieur de Vermandois.
vous êtes de sa garde,
Dites-lui de ne pas entrer,—que je suis là.
MONSIEUR DE PIENNE.
On n'a jamais rien vu de fou comme cela.
MONSIEUR DE GORDES, lui faisant signe de se retirer.
Aux fous comme aux enfants on cède quelque chose.
Veillons pourtant, de peur d'accident.
Ils sortent.
TRIBOULET, s'asseyant sur le fauteuil du roi et relevant sa
fille
.
Allons, cause,
Dis-moi tout.—
Il se retourne, et apercevant monsieur de Cossé, qui est resté, il se
lève à demi en lui montrant la porte.

M'avez-vous entendu, monseigneur?
MONSIEUR DE COSSÉ, tout en se retirant comme subjugué
par l'ascendant du bouffon
.
Ces fous, cela se croit tout permis, en honneur!
Il sort.

SCÈNE IV.

BLANCHE, TRIBOULET.
TRIBOULET, grave.
Parle à présent.
BLANCHE, les yeux baissés, interrompue de sanglots.
Mon père, il faut que je vous conte
Qu'il s'est hier glissé dans la maison...—
Pleurant, et les mains sur ses yeux.
J'ai honte!
Triboulet la serre dans ses bras et lui essuie le front avec
tendresse.

Depuis longtemps,—j'aurais dû vous parler plus tôt,—
Il me suivait.—
S'interrompant encore.
Il faut reprendre de plus haut.
—Il ne me parlait pas.—Il faut que je vous dise
Que ce jeune homme allait le dimanche à l'église
TRIBOULET.
Oui! le roi!
BLANCHE, continuant.
Que toujours, pour être vu, je crois,
Il remuait ma chaise en passant près de moi.
D'une voix de plus en plus faible.
Hier, dans la maison il a su s'introduire
TRIBOULET.
Que je t'épargne au moins l'angoisse de tout dire!
Je devine le reste!—
Il se lève.
Ô douleur! il a pris,
Pour en marquer ton front, l'opprobre et le mépris!
Son haleine a souillé l'air pur qui t'environne!
Il a brutalement effeuillé ta couronne!
Blanche! ô mon seul asile en l'état où je suis!
Jour qui me réveillais au sortir de leurs nuits!
Âme par qui mon âme à la vertu remonte!
Voile de dignité déployé sur ma honte!
Seul abri du maudit à qui tout dit adieu!
Ange oublié chez moi par la pitié de Dieu!
Ciel! perdue, enfouie, en cette boue immonde,
La seule chose sainte où je crusse en ce monde!
Que vais-je devenir après ce coup fatal,
Moi qui dans cette cour, prostituée au mal,
Hors de moi comme en moi, ne voyais sur la terre
Que vice, effronterie, impudeur, adultère,
Infamie et débauche, et n'avais sous les cieux
Que ta virginité pour reposer mes yeux!—
Je m'étais résigné, j'acceptais ma misère.
Les pleurs, l'abjection profonde et nécessaire,
L'orgueil qui toujours saigne au fond du cœur brisé,
Le rire du mépris sur mes maux aiguisé,
Oui, toutes ces douleurs où la honte se mêle,
J'en voulais bien pour moi, mon Dieu, mais non pour elle!
Plus j'étais tombé bas, plus je la voulais haut.
Il faut bien un autel auprès d'un échafaud.
L'autel est renversé!—cache ton front,—oui, pleure,
Chère enfant! je t'ai fait trop parler tout à l'heure,
N'est-ce pas? pleure bien.—Une part des douleurs,
À ton âge, parfois, s'écoule avec les pleurs.—
Verse tout, si tu peux, dans le cœur de ton père!
Rêvant.
Blanche, quand j'aurai fait ce qui me reste à faire,
Nous quitterons Paris.—Si j'échappe pourtant!
Rêvant toujours.
Quoi! suffit-il d'un jour pour que tout change tant?
Se relevant avec fureur.
Ô malédiction! qui donc m'aurait pu dire
Que cette cour infâme, effrénée, en délire,
Qui va, qui court, broyant et la femme et l'enfant,
Échappée à travers tout ce que Dieu défend,
N'effaçant un forfait que par un plus étrange,
Éparpillant au loin du sang et de la fange,
Irait, jusque dans l'ombre où tu fuyais leurs yeux,
Éclabousser ce front chaste et religieux!
Se tournant vers la chambre du roi.
Ô roi François Premier! puisse Dieu qui m'écoute
Te faire trébucher bientôt dans cette route!
Puisse s'ouvrir demain le sépulcre où tu cours!
BLANCHE, levant les yeux au ciel. À part.
Ô Dieu! n'écoutez pas, car je l'aime toujours!
Bruit de pas au fond du théâtre; dans la galerie extérieure
paraît un cortège de soldats et de gentilshommes. À leur tête, monsieur
de Pienne.

MONSIEUR DE PIENNE, appelant.
Monsieur de Montchenu, faites ouvrir la grille
Au sieur de Saint-Vallier qu'on mène à la Bastille.
Le groupe de soldats défile deux à deux au fond. Au moment où
monsieur de Saint-Vallier, qu'ils entourent, passe devant la porte, il s'y
arrête et se tourne vers la chambre du roi.

MONSIEUR DE SAINT-VALLIER, d'une voix haute.
Puisque, par votre roi d'outrages abreuvé,
Ma malédiction n'a pas encor trouvé
Ici-bas ni là-haut de voix qui me réponde,
Pas une foudre au ciel, pas un bras d'homme au monde,
Je n'espère plus rien. Ce roi prospérera.
TRIBOULET, relevant la tête et le regardant en face.
Comte, vous vous trompez!—Quelqu'un vous vengera.

IV. BLANCHE ACTE QUATRIÈME

Une grève déserte au bord de la Seine, au-dessous de Saint-Germain.—À
droite, une masure misérablement meublée de grosses poteries et
d'escabeaux de chêne, avec un premier étage en grenier où l'on distingue
un grabat par la fenêtre. La devanture de cette masure tournée vers le
spectateur est tellement à jour, qu'on en voit tout l'intérieur. Il y a
une table, une cheminée, et au fond un roide escalier qui mène au
grenier. Celle des faces de cette masure qui est à la gauche de l'acteur
est percée d'une porte qui s'ouvre en dedans. Le mur est mal joint,
troué de crevasses et de fentes, et il est facile de voir au travers ce
qui se passe dans la maison. Il y a un judas grillé à la porte, qui est
recouverte au dehors d'un auvent et surmontée d'une enseigne
d'auberge.—Le reste du théâtre représente la grève.—À gauche, il y a
un vieux parapet en ruine au bas duquel coule la Seine, et dans lequel
est scellé le support de la cloche du bac.—Au fond, au delà de la
rivière, le bois du Vésinet. À droite, un détour de la Seine laisse voir
la colline de Saint-Germain avec la ville et le château dans
l'éloignement.

SCÈNE PREMIÈRE.

TRIBOULET, BLANCHE, en dehors; SALTABADIL,
dans la maison.
Pendant toute cette scène, Triboulet doit avoir l'air inquiet et
préoccupé d'un homme qui craint d'être dérangé, vu et surpris. Il doit
regarder souvent autour de lui, et surtout du côté de la masure.
Saltabadil, assis dans l'auberge, près d'une table, s'occupe à fourbir son
ceinturon, sans rien entendre de ce qui se passe à côté.

TRIBOULET.
Et tu l'aimes?
BLANCHE.
Toujours!
TRIBOULET.
Je t'ai pourtant laissé
Tout le temps de guérir cet amour insensé.
BLANCHE.
Je l'aime.
TRIBOULET.
Ô pauvre cœur de femme!—Mais explique
Tes raisons pour l'aimer.
BLANCHE.
Je ne sais.
TRIBOULET.
C'est unique!
C'est étrange!
BLANCHE.
Oh! non pas. C'est bien cela qui fait
Justement que je l'aime. On rencontre en effet
Des hommes quelquefois qui vous sauvent la vie,
Des maris qui vous font riche et digne d'envie.—
Les aime-t-on toujours?—Lui ne m'a fait, je crois,
Que du mal, et je l'aime, et j'ignore pourquoi.
Tenez, c'est à ce point qu'il n'est rien que j'oublie,
Et que, s'il le fallait,—voyez quelle folie!—
Lui qui m'est si fatal, vous qui m'êtes si doux,
Mon père, je mourrais pour lui comme pour vous!
TRIBOULET.
Je te pardonne, enfant!
BLANCHE.
Mais, écoutez, il m'aime.
TRIBOULET.
Non!—Folle!
BLANCHE.
Il me l'a dit! il me l'a juré même!
Et puis il dit si bien, et d'un air si vainqueur,
De ces choses d'amour qui vous prennent au cœur!
Et puis il a des yeux si doux pour une femme!
C'est un roi brave, illustre et beau!
TRIBOULET, éclatant.
C'est un infâme!
Il ne sera pas dit, le lâche suborneur,
Qu'il m'ait impunément arraché mon bonheur!
BLANCHE.
Vous aviez pardonné, mon père
TRIBOULET.
Au sacrilége!
Il me fallait le temps de construire le piége.
Voilà.
BLANCHE.
Depuis un mois,—je vous parle en tremblant,—
Vous avez l'air d'aimer le roi.
TRIBOULET.
Je fais semblant.
—Je te vengerai, Blanche!
BLANCHE, joignant les mains.
Épargnez-moi, mon père!
TRIBOULET.
Te viendrait-il du moins au cœur quelque colère
S'il te trompait?
BLANCHE.
Lui? non. Je ne crois pas cela.
TRIBOULET.
Et si tu le voyais de ces yeux que voilà?
Dis, s'il ne t'aimait plus, tu l'aimerais encore?
BLANCHE.
Je ne sais pas.—Il m'aime, il me dit qu'il m'adore.
Il me l'a dit hier.
TRIBOULET, amèrement.
À quelle heure?
BLANCHE.
Hier soir.
TRIBOULET.
Eh bien! regarde donc, et vois si tu peux voir!
Il désigne à Blanche une des crevasses du mur de la maison: elle
regarde.

BLANCHE, bas.
Je ne vois rien qu'un homme.
TRIBOULET, baissant aussi la voix.
Attends un peu.
Le roi, vêtu en simple officier, paraît dans la salle basse de
l'hôtellerie. Il entre par une petite porte qui communique avec quelque
chambre voisine.

BLANCHE, tressaillant.
Mon père!
Pendant toute la scène qui suit, elle demeure
collée à la crevasse du mur, regardant, écoutant tout ce qui se passe
dans l'intérieur de la salle, inattentive à tout le reste, agitée par moments
d'un tremblement convulsif.

SCÈNE II.