On comprend que les hommes sérieux fussent choqués par une telle insolence d’isolement.

Circonstance atténuante: lord Clancharlie n’avait jamais eu d’esprit. Tout le monde en tombait d’accord.

II

Il est désagréable de voir les gens pratiquer l’obstination. On n’aime pas ces façons de Régulus, et dans l’opinion publique quelque ironie en résulte.

Ces opiniâtretés ressemblent à des reproches, et l’on a raison d’en rire.

Et puis, en somme, ces entêtements, ces escarpements, sont-ce des vertus? N’y a-t-il pas dans ces affiches excessives d’abnégation et d’honneur beaucoup d’ostentation? C’est plutôt parade qu’autre chose. Pourquoi ces exagérations de solitude et d’exil? Ne rien outrer est la maxime du sage. Faites de l’opposition, soit; blâmez si vous voulez, mais décemment, et tout en criant vive le roi! La vraie vertu, c’est d’être raisonnable. Ce qui tombe a dû tomber, ce qui réussit a dû réussir. La providence a ses motifs; elle couronne qui le mérite. Avez-vous la prétention de vous y connaître mieux qu’elle? Quand les circonstances ont prononcé, quand un régime a remplacé l’autre, quand la défalcation du vrai et du faux s’est faite par le succès, ici la catastrophe, là le triomphe, aucun doute n’est plus possible, l’honnête homme se rallie à ce qui a prévalu, et, quoique cela soit utile à sa fortune et à sa famille, sans se laisser influencer par cette considération, et ne songeant qu’à la chose publique, il prête main-forte au vainqueur.

Que deviendrait l’état si personne ne consentait à servir? Tout s’arrêterait donc? Garder sa place est d’un bon citoyen. Sachez sacrifier vos préférences secrètes. Les emplois veulent être tenus. Il faut bien que quelqu’un se dévoue, Être fidèle aux fonctions publiques est une fidélité. La retraite des fonctionnaires serait la paralysie de l’état. Vous vous bannissez, c’est pitoyable. Est-ce un exemple? quelle vanité! Est-ce un défi? quelle audace! Quel personnage vous croyez-vous donc? Apprenez que nous vous valons. Nous ne désertons pas, nous. Si nous voulions, nous aussi, nous serions intraitables et indomptables, et nous ferions de pires choses que vous. Mais nous aimons mieux être des gens intelligents. Parce que je suis Trimalcion, vous ne me croyez, pas capable d’être Caton! Allons donc!

III

Jamais situation ne fut plus nette et plus décisive que celle de 1660. Jamais la conduite à tenir n’avait été plus clairement indiquée à un bon esprit.

L’Angleterre était hors de Cromwell. Sous la république beaucoup de faits irréguliers s’étaient produits. On avait crée la suprématie britannique; on avait, avec l’aide de la guerre de Trente ans, dominé l’Allemagne, avec l’aide de la Fronde, abaissé la France, avec l’aide du duc de Bragance, amoindri l’Espagne. Cromwell avait domestiqué Mazarin; dans les traités, le protecteur d’Angleterre signait au-dessus du roi de France; on avait mis les Provinces-Unies à l’amende de huit millions, molesté Alger et Tunis, conquis la Jamaïque, humilié Lisbonne, suscité dans Barcelone la rivalité française, et dans Naples Masaniello; on avait amarré le Portugal à l’Angleterre; on avait fait, de Gibraltar à Candie, un balayage des barbaresques; on avait fondé la domination maritime sous ces deux formes, la victoire el le commerce; le 10 août 1653, l’homme des trente-trois batailles gagnées, le vieil amiral qui se qualifiait Grand-père des matelots, ce Martin Happertz Tromp, qui avait, battu la flotte espagnole, avait été détruit par la flotte anglaise; on avait retiré l’Atlantique à la marine espagnole, le Pacifique à la marine hollandaise, la Méditerranée à la marine vénitienne, et, par l’acte de navigation, on avait pris possession du littoral universel; par l’océan on tenait le monde; le pavillon hollandais saluait humblement en mer le pavillon britannique; la France, dans la personne de l’ambassadeur Mancini, faisait des génuflexions à Olivier Cromwell; ce Cromwell jouait de Calais et de Dunkerque comme de deux volants sur une raquette; on avait fait trembler le continent, dicté la paix, décrété la guerre, mis sur tous les faîtes le drapeau anglais; le seul régiment des côtes-de-fer du protecteur pesait dans la terreur de l’Europe autant qu’une armée; Cromwell disait: Je veux qu’on respecte la république anglaise comme on a respecté la république romaine; il n’y avait plus rien de sacré; la parole était libre, la presse était libre; on disait en pleine rue ce qu’on voulait; on imprimait sans contrôle ni censure ce qu’on voulait; l’équilibre des trônes avait été rompu; tout l’ordre monarchique européen, dont les Stuarts faisaient partie, avait été bouleversé... Enfin, on était sorti de cet odieux régime, et l’Angleterre avait son pardon.