Charles II, indulgent, avait donné la Déclaration de Bréda. Il avait octroyé à l’Angleterre l’oubli de cette époque où le fils d’un brasseur de Huntingdon mettait le pied sur la tête de Louis XIV. L’Angleterre faisait son mea culpa, et respirait. L’épanouissement des cœurs, nous venons de le dire, était complet; les gibets des régicides s’ajoutant à la joie universelle. Une restauration est un sourire; mais un peu de potence ne messied pas, et il faut satisfaire la conscience publique. L’esprit d’indiscipline s’était dissipé, la loyauté se reconstituait. Être de bons sujets était désormais l’ambition unique. On était revenu des folies de là politique; on bafouait la révolution, on raillait la république et ces temps singuliers où l’on avait toujours de grands mots à la bouche, Droit, Liberté, Progrès; on riait de ces emphases. Le retour au bon sens était admirable; l’Angleterre avait rêvé. Quel bonheur d’être hors de ces égarements! Y a-t-il rien de plus insensé? Où en serait-on si le premier venu avait des droits? Se figure-t-on tout le monde gouvernant? S’imagine-t-on la cité menée par les citoyens? Les citoyens sont un attelage, et l’attelage n’est pas le cocher. Mettre aux voix, c’est jeter aux vents. Voulez-vous faire flotter les états comme les nuées? Le désordre ne construit pas l’ordre. Si le chaos est l’architecte, l’édifice sera Babel. Et puis quelle tyrannie que cette prétendue liberté! Je veux m’amuser, moi, et non gouverner. Voter m’ennuie; je veux danser. Quelle providence qu’un prince qui se charge de tout! Certes ce roi est généreux de se donner pour nous cette peine! Et puis, il est élevé là dedans, il sait ce que c’est. C’est son affaire. La paix, la guerre, la législation, les finances, est-ce que cela regarde les peuples? Sans doute il faut que le peuple paie, sans doute il faut que le peuple serve, mais cela doit lui suffire. Une part lui est faite dans la politique; c’est de lui que sortent les deux forces de l’état, l’armée et le budget. Etre contribuable, et être soldat, est-ce que ce n’est pas assez? Qu’a-t-il besoin d’autre chose? il est le bras militaire, il est le bras financier. Rôle magnifique. On règne pour lui. Il faut bien qu’il rétribue ce service. Impôt et liste civile sont des salaires acquittés par les peuples et gagnés par les princes. Le peuple donne son sang et son argent, moyennant quoi on le mène. Vouloir se conduire lui-même, quelle idée bizarre! un guide lui est nécessaire. Étant ignorant, le peuple est aveugle. Est-ce que l’aveugle n’a pas un chien? Seulement, pour le peuple, c’est un lion, le roi, qui consent à être le chien. Que de bonté! Mais pourquoi le peuple est-il ignorant? Parce qu’il faut qu’il le soit. L’ignorance est gardienne de la vertu. Où il n’y a pas de perspectives, il n’y a pas d’ambitions; l’ignorant est dans une nuit utile, qui, supprimant le regard, supprime les convoitises. De là l’innocence. Qui lit pense, qui pense raisonne. Ne pas raisonner, c’est le devoir; c’est aussi le bonheur. Ces vérités sont incontestables. La société est assise dessus.
Ainsi s’étaient rétablies les saines doctrines sociales en Angleterre. Ainsi la nation s’était réhabilitée. En même temps on revenait à la belle littérature. On dédaignait Shakespeare et l’on admirait Dryden. Dryden est le plus grand poète de l’Angleterre et du siècle, disait Atterbury le traducteur d’Achitophel, C’était l’époque où M. Huet, évêque d’Avranches, écrivait à Saumaise qui avait fait à l’auteur du Paradis perdu l’honneur de le réfuter et de l’injurier:—Comment pouvez-vous vous occuper de si peu de chose que ce Milton? Tout renaissait, tout reprenait sa place. Dryden en haut, Shakespeare en bas, Charles II sur le trône, Cromwell au gibet. L’Angleterre se relevait des hontes et des extravagances du passé. C’est un grand bonheur pour les nations d’être ramenées par la monarchie au bon ordre dans l’état et au bon goût dans les lettres.
Que de tels bienfaits pussent être méconnus, cela est difficile à croire. Tourner le dos à Charles II, récompenser par de l’ingratitude la magnanimité qu’il avait eue de remonter sur le trône, n’était-ce pas abominable? Lord Linnaeus Clancharlie avait fait aux honnêtes gens ce chagrin. Bouder le bonheur de sa patrie, quelle aberration!
On sait qu’en 1650 le parlement avait décrété cette rédaction:—Je promets de demeurer fidèle à la république, sans roi, sans souverain, sans seigneur.—Sous prétexte qu’il avait prêté ce serment monstrueux, lord Clancharlie vivait hors du royaume, et, en présence de la félicité générale, se croyait le droit d’être triste. Il avait la sombre estime de ce qui n’était plus; attache bizarre à des choses évanouies.
L’excuser était impossible; les plus bienveillants l’abandonnaient. Ses amis lui avaient fait longtemps l’honneur de croire qu’il n’était entré dans les rangs républicains que pour voir de plus près les défauts de la cuirasse de la république, et pour la frapper plus sûrement, le jour venu, au profit de la cause sacrée du roi. Ces attentes de l’heure utile pour tuer l’ennemi par derrière font partie de la loyauté. On avait espéré cela de lord Chancharlie, tant on avait de pente à le juger favorablement. Mais, en présence de son étrange persistance républicaine, il avait bien fallu renoncer à celle bonne opinion. Évidemment lord Clancharlie était convaincu, c’est-à-dire idiot.
L’explication des indulgents flottait entre obstination puérile et opiniâtreté sénile.
Les sévères, les justes, allaient plus loin. Ils flétrissaient ce relaps. L’imbécillité a des droits, mais elle a des limites. On peut être une brute, on ne doit pas être un rebelle. Et puis, qu’était-ce après tout que lord Clancharlie? un transfuge. Il avait quitté son camp, l’aristocratie, pour aller au camp opposé, le peuple. Ce fidèle était un traître. Il est vrai qu’il était «traître» au plus fort et fidèle au plus faible; il est vrai que le camp répudié par lui était le camp vainqueur, et que le camp adopté par lui était le camp vaincu; il est vrai qu’à cette «trahison» il perdait tout, son privilège politique et son foyer domestique, sa pairie et sa patrie; il ne gagnait que le ridicule; il n’avait de bénéfice que l’exil. Mais qu’est-ce que cela prouve? qu’il était un niais. Accordé.
Traître et dupe en même temps, cela se voit.
Qu’on soit niais tant qu’on voudra, à la condition de ne pas donner le mauvais exemple. On ne demande aux niais que d’être honnêtes, moyennant quoi ils peuvent prétendre à être les bases des monarchies. La brièveté d’esprit de ce Clancharlie était inimaginable. Il était resté dans l’éblouissement de la fantasmagorie révolutionnaire. Il s’était laissé mettre dedans par la république, et dehors. Il faisait affront à son pays. Pure félonie que son attitude! Être absent, c’est être injurieux. Il semblait se tenir à l’écart du bonhcur public comme d’une peste. Dans son bannissement volontaire, il y avait on ne sait quel refuge contre la satisfaction nationale. Il traitait la royauté comme une contagion. Sur la vaste allégresse monarchique, dénoncée par lui comme lazaret, il était le drapeau noir. Quoi! au-dessus de l’ordre reconstitué, de la nation relevée, de la religion restaurée, faire cete figure sinistre! sur cete sérénité jeter cette ombre! prendre en mauvaise part l’Angleterre contente! être le point obscur dans ce grand ciel bleu! ressembler à une menace! protester contre le vœu de la nation! refuser son oui au consentement universel! Ce serait odieux si ce n’était pas bouffon. Ce Clancharlie ne s’était pas rendu compte qu’on peut s’égarer avec Cromwell, mais qu’il faut revenir avec Monk. Voyez Monk. Il commande l’armée de la république; Charles II en exil, instruit de sa probité, lui écrit; Monk, qui concilie la vertu avec les démarches rusées, dissimule d’abord, puis tout à coup, à la tête des troupes, casse le parlement factieux, et rétablit le roi, et Monk est créé duc d’Albemarle, a l’honneur d’avoir sauvé la société, devient très riche, illustre à jamais son époque, et est fait chevalier de la Jarretière avec la perspective d’un enterrement à Westminster. Telle est la gloire d’un anglais fidèle. Lord Clancharlie n’avait pu s’élever jusqu’à l’intelligence du devoir ainsi pratiqué. Il avait l’infatuation et l’immobilité de l’exil. Il se satisfaisait avec des phrases creuses. Cet homme était ankylosé par l’orgueil. Les mots conscience, dignité, etc., sont des mots après tout. Il faut voir le fond.
Ce fond, Clancharlie ne l’avait pas vu. C’était une conscience myope, voulant, avant defaire une action, la regarder d’assez prèspour en sentir l’odeur. De là des dégoûts absurdes. On n’est pas homme d’état avec ces délicatesses. L’excès de conscience dégénère en infirmité. Le scrupule est manchot devant le sceptre à saisir et eunuque devant la fortune a épouser. Méfiez-vous des scrupules. Ils mènent loin. La fidélité déraisonnable se descend comme un escalier de cave. Une marche, puis une marche, puis une marche encore, et l’on se trouve dans le noir. Les habiles remontent, les naïfs restent. Il ne faut pas laisser légèrement sa conscience s’engager dans le farouche. De transition en transition on arrive aux nuances foncées de la pudeur politique. Alors on est perdu. C’était l’aventure de lord Clancharlie.