«Avoir le tour» en Angleterre était moins vaniteux, mais plus réel. C’était un signe de véritable approche de la personne régnante. Quiconque était, par naissance ou faveur, en posture de recevoir des communications directes de sa majesté, avait dans le mur de sa chambre de lit un tour où était ajusté un timbre. Le timbre sonnait, le tour s’ouvrait, une missive royale apparaissait sur une assiette d’or ou sur un coussin de velours, puis le tour se refermait. C’était intime et solennel. Le mystérieux dans le familier. Le tour ne servait à aucun autre usage. Sa sonnerie annonçait un message royal. On ne voyait pas qui l’apportait. C’était du reste tout simplement un page de la reine ou du roi. Leicester avait le tour sous Elisabeth, et Buckingham sous Jacques Ier. Josiane l’avait sous Anne, quoique peu favorite. Qui avait le tour était comme quelqu’un qui serait en relation directe avec la petite poste du ciel, et chez qui Dieu enverrait de temps en temps son facteur porter une lettre. Pas d’exception plus enviée. Ce privilège entraînait plus de servilité. On en était un peu plus valet. A la cour, ce qui élève abaisse. «Avoir le tour», cela se disait en français; ce détail d’étiquette anglaise étant probablement une ancienne platitude française.
Lady Josiane, vierge pairesse comme Elisabeth avait été vierge reine, menait, tantôt à la ville, tantôt à la campagne, selon la saison, une existence quasi princière, et tenait à peu près une cour dont lord David était courtisan, avec plusieurs. N’étant pas encore mariés, lord David et lady Josiane pouvaient sans ridicule se montrer ensemble en public, ce qu’ils faisaient volontiers. Ils allaient souvent aux spectacles et aux courses dans le même carrosse et dans la même tribune. Le mariage, qui leur était permis et même imposé, les refroidissait; mais en somme leur attrait était de se voir. Les privautés permises aux «engaged» ont une frontière aisée à franchir. Ils s’en abstenaient, ce qui est facile étant de mauvais goût.
Les plus belles boxes d’alors avaient lieu à Lambeth, paroisse où le lord archevêque de Cantorbéry a un palais, quoique l’air y soit malsain, et une riche bibliothèque ouverte à de certaines heures aux honnêtes gens. Une fois, c’était en hiver, il y eut là, dans une prairie fermée à clef, un assaut de deux hommes auquel assista Josiane, menée par David. Elle avait demandé: Est-ce que les femmes sont admises? et David avait répondu: Sunt faeminae magnates. Traduction libre: Pas les bourgeoises. Traduction littérale: Les grandes dames existent. Une duchesse entre partout. C’est pourquoi lady Josiane vit la boxe.
Lady Josiane fit seulement la concession de se vêtir en cavalier, chose fort usitée alors. Les femmes ne voyageaient guère autrement. Sur six personnes que contenait le coach de Windsor, il était rare qu’il n’y eût point une ou deux femmes habillées en hommes. C’était signe de gentry.
Lord David, étant en compagnie d’une femme, ne pouvait figurer dans le match, et devait rester simple assistant.
Lady Josiane ne trahissait sa qualité que par ceci, qu’elle regardait à travers une lorgnette, ce qui était acte de gentilhomme.
La «noble rencontre» était présidée par lord Germaine, arrière-grand-père ou grand-oncle de ce lord Germaine qui, vers la fin du dix-huitième siècle, fut colonel, lâcha pied dans une bataille, puis fut ministre de la guerre, et n’échappa aux biscayens de l’ennemi que pour tomber sous les sarcasmes de Sheridan, mitraille pire. Force gentilshommes pariaient; Harry Belew de Carleton, ayant des prétentions à la pairie éteinte de Bella-Aqua, contre Henry, lord Hyde, membre du parlement pour le bourg de Dunhivid, qu’on appelle aussi Launceston; l’honorable Peregrine Bertie, membre pour le bourg de Truro, contre sir Thomas Colepeper, membre pour Maidstone; le laird de Lamyrbau, qui est de la marche de Lothian, contre Samuel Trefusis, du bourg de Penryn; sir Bartholomew Gracedieu, du bourg Saint-Yves, contre le très honorable Charles Bodville, qui s’appelle lord Robartes, et qui est Custos Rotulorum du comté de Cornouailles. D’autres encore.
Les deux boxeurs étaient un irlandais de Tipperary nommé du nom de sa montagne natale Phelem-ghe-madone, et un écossais appelé Helmsgail. Cela mettait deux orgueils nationaux en présence. Irlande et Ecosse allaient se cogner; Erin allait donner des coups de poing à Gajothel. Aussi les paris dépassaient quarante mille guinées, sans compter les jeux fermes.
Les deux champions étaient nus avec une culotte très courte bouclée aux hanches, et des brodequins à semelles cloutées, lacés aux chevilles.
Helmsgail, l’écossais, était un petit d’à peine dix-neuf ans, mais il avait déjà le front recousu; c’est pourquoi on tenait pour lui deux et un tiers. Le mois précédent il avait enfoncé une côte et crevé les deux yeux au boxeur Sixmileswater; ce qui expliquait l’enthousiasme. Il y avait eu pour ses parieurs gain de douze mille livres sterling. Outre son front recousu, Helmsgail avait la mâchoire ébréchée. Il était leste et alerte. Il était haut comme une femme petite, ramassé, trapu, d’une stature basse et menaçante, et rien n’avait été perdu de la pâte dont il avait été fait; pas un muscle qui n’allât au but, le pugilat. Il y avait de la concision dans son torse ferme, luisant et brun comme l’airain. Il souriait, et trois dents qu’il avait de moins s’ajoutaient à son sourire.