D'APRÈS LA RÉVOLUTION

ARISTIDE A BRUTUS

Quien haga aplicaciones
Con su pan se lo coma.

YRIARTE.

Brutus, te souvient-il, dis-moi,
Du temps où, las de ta livrée,
Tu vins en veste déchirée
Te joindre à ce bon peuple-roi
Fier de sa majesté sacrée
Et formé de gueux comme toi?
Dans ce beau temps de république,
Boire et jurer fut ton emploi.
Ton bonnet, ton jargon cynique,
Ton air sombre, inspiraient l'effroi;
Et, plein d'un feu patriotique,
Pour gagner le laurier civique,
Tous nos hameaux t'ont vu, je croi,
Fraterniser à coups de pique
Et piller au nom de la loi.

Las! l'autre jour, monsieur le prince,
Pour vous parler des intérêts
D'un vieil ami de ma province,
J'entrai dans votre beau palais.
D'abord, je fis, de mon air mince,
Rire un régiment de valets;
Puis, relégué dans l'antichambre,
Tout mouillé des pleurs de décembre,
J'attendis, près du feu cloué,
Et, comme un sage du Pirée,
Opposant, de tous bafoué,
Au sot orgueil de la livrée
La fierté du manteau troué.
On m'appelle enfin. Je m'élance,
Et l'huissier de votre grandeur
Me fait traverser en silence
Quatre salons «dont l'élégance
«Égalait seule la splendeur».
Bientôt, monseigneur, plein de joie,
Je vois, sur des carreaux de soie,
Votre altesse en son cabinet,
Portant sur son sein, avec gloire,
Un beau cordon, brillant de moire,
De la couleur de ton bonnet.

Quoi! c'était donc un prince en herbe
Que mon cher Brutus d'autrefois!
On vous admire, je le vois;
Votre savoir passe en proverbe;
Vos festins sont dignes des rois;
Vos cadeaux sont d'un goût superbe;
Homme d'état, votre talent
Éclate en vos moindres saillies,
Et si vous dites des folies,
Vous les dites d'un ton galant.
Quant à moi, je ris en silence;
Car, puisqu'aujourd'hui l'opulence
Donne tout, grâce, esprit, vertus,
Les bons mots de votre excellence
Étaient les jurons de Brutus.

Adieu, monseigneur, sans rancune!
Briguez les sourires des rois
Et les faveurs de la fortune.
Pour moi, je n'en attends aucune.
Ma bourse, vide tous les mois,
Me force à changer de retraites;
Vous, dans un poste hasardeux,
Tâchez de rester où vous êtes,
Et puissions-nous vivre tous deux,
Vous sans remords, et moi sans dettes.
Excusez si, parfois encor,
J'ose rire de la bassesse
De ces courtisans brillants d'or
Dont la foule à grands flots vous presse,
Lorsque, entrant d'un air de noblesse
Dans les salons éblouissants
Du pouvoir et de la richesse,
L'illustre pied de votre altesse
Vient salir ces parquets glissants
Que tu frottais dans ta jeunesse.

Combien de malheureux, qui auraient pu mieux faire, se sont mis en tête d'écrire, parce qu'en fermant un beau livre ils s'étaient dit: J'en pourrais faire autant! Et cette réflexion-là ne prouvait rien, sinon que l'ouvrage était inimitable. En littérature comme en morale, plus une chose est belle, plus elle semble facile. Il y a quelque chose dans le coeur de l'homme qui lui fait prendre quelquefois le désir pour le pouvoir. C'est ainsi qu'il croit aisé de mourir comme d'Assas ou d'écrire comme Voltaire.

Si Walter Scott est écossais, ses romans suffiraient pour nous l'apprendre. Son amour exclusif pour les sujets écossais prouve son amour pour l'Écosse; passionné pour les vieilles coutumes de sa patrie, il se dédommage, en les peignant fidèlement, de ne pouvoir plus les suivre avec religion, et son admiration pieuse pour le caractère national éclate jusque dans sa complaisance à en détailler les défauts. Une irlandaise, lady Morgan, s'est offerte, pour ainsi dire, comme la rivale naturelle de Walter Scott, en s'obstinant, comme lui, à ne traiter que des sujets nationaux[1], mais il y a dans ses écrits beaucoup plus d'amour pour la célébrité que d'attachement pour son pays, et beaucoup moins d'orgueil national que de vanité personnelle. Lady Morgan paraît peindre avec plaisir les irlandais; mais il est une irlandaise qu'elle peint surtout et partout avec enthousiasme, et cette irlandaise, c'est elle. Miss O'Hallogan dans O'Donnell, et lady Clancare dans Florence Maccarthy, ne sont autre chose que lady Morgan, flattée par elle-même.