Il faut le dire, auprès des tableaux pleins de vie et de chaleur de Scott, les croquis de lady Morgan ne sont que de pâles et froides esquisses. Les romans historiques de cette dame se laissent lire; les histoires romanesques de l'écossais se font admirer. La raison en est simple; lady Morgan a assez de tact pour observer ce qu'elle voit, assez de mémoire pour retenir ce qu'elle observe, et assez de finesse pour rapporter à propos ce qu'elle a retenu; sa science ne va pas plus loin. Voilà pourquoi ses caractères, bien tracés quelquefois, ne sont pas soutenus; à côté d'un trait dont la vérité vous frappe, parce qu'elle l'a copié sur la nature, vous en trouvez un autre choquant de fausseté, parce qu'elle l'invente. Walter Scott, au contraire, conçoit un caractère, après n'en avoir souvent observé qu'un trait; il le voit dans un mot, et le peint de même. Son excellent jugement fait qu'il ne s'égare point, et ce qu'il crée est presque toujours aussi vrai que ce qu'il observe. Quand le talent est poussé à ce point, il est plus que du talent; aussi peut-on réduire le parallèle en deux mots: lady Morgan est une femme d'esprit; Walter Scott est un homme de génie.

[1: Il faut en excepter toutefois son roman sur la France.

LA SAINT-CHARLES DE 1820

—Je disais l'an passé: Voici le jour de fête,
Charles m'attend; je veux, ceignant de fleurs ma tête,
M'offrir avec ma fille à son premier coup d'oeil;
Quand ce jour reviendra, ramené par l'année,
Si je lui porte un fils, fruit de mon hyménée,
Mon bonheur sera de l'orgueil.

L'année a fui; voici le jour de fête!
Est-ce une fête, hélas! que l'on apprête?
Qu'est devenu ce jour jadis si doux?
De pleurs amers j'ai salué l'aurore;
Pourtant un Charle à mes voeux reste encore,
J'embrasse un fils, mais je n'ai plus d'époux.

Veuve, deux orphelins m'attachent à la terre.
Mon bien-aimé près d'eux ne viendra pas s'asseoir;
Ils ne dormiront pas sous les yeux de leur père,
Et j'irai sur leurs fronts, plaintive et solitaire,
Déposer le baiser du soir.

O vain regret! félicité passée!
Voici le jour où, sur son sein pressée,
A mon époux je redisais ma foi,
Et je gémis sur une urne glacée,
Près de ce coeur qui ne bat plus pour moi!—

Ainsi la veuve désolée,
Digne du martyr au cercueil,
D'un doux souvenir accablée,
Pleurait auprès du mausolée
Son court bonheur et son long deuil.

Nous voyions cependant, échappés aux naufrages,
Briller l'arc du salut au milieu des orages;
Le ciel ne s'armait plus de présages d'effroi;
De l'héroïque mère exauçant l'espérance,
Le Dieu qui fut enfant avait à notre France
Donné l'enfant qui sera roi.

Défiez-vous de ces gens armés d'un lorgnon qui s'en vont partout criant: J'observe mon siècle! Tantôt leurs lunettes grossissent les objets, et alors des chats leur semblent des tigres; tantôt elles les rapetissent, et alors des tigres leur paraissent des chats. Il faut observer avec ses yeux. Le moraliste, en effet, ne doit jamais parler que d'après son expérience immédiate, s'il veut jouir du bonheur ineffable, vanté par Addison, de trouver un jour dans la bibliothèque d'un inconnu son livre relié en maroquin, doré sur tranche, et plié en plusieurs endroits.