Une religion est une traduction.

Ces hommes qu'on appelle les révélateurs fixent leur regard sur quelque chose d'inconnu qui est en dehors de l'homme.

Il y a là-haut une lumière, ils la voient.

Ils dirigent un miroir de ce côté. Ce miroir est plus ou moins trouble, plus ou moins poli, plus ou moins chromatique, plus ou moins nettoyé.

Ce miroir est la conscience même des révélateurs.

Les événements, les despotismes, les rois, les capitaines, les maîtres, font quelquefois beaucoup de poussière dessus.

Ce révélateur est un voyant. Cette conscience, qui vient apporter un enseignement au milieu ambiant, en sait plus long que ce milieu humain ; mais elle participe de ce milieu. Elle en a la transparence ou l'opacité, elle en a la pureté ou la rudesse, elle en a la sauvagerie ou le raffinement. Elle a, dans une certaine mesure, la même couleur et la même densité. De là, selon la surface propre à chaque milieu et à chaque miroir, une image plus ou moins nette de l'astre, parfois lueur vague, comme pour Socrate, parfois ombre, comme pour Spinoza, parfois spectre, comme pour Torquemada.

De là, chez tant de peuples, toutes ces réverbérations farouches de Dieu, les idolâtries. De là, tout ce faux projeté par le vrai.

Quelquefois le cerveau du révélateur est prisme autant que miroir, et il irise de superstitions et de fables le contour de Dieu. Quelquefois ce cerveau est ténèbres, et il réfléchit l'Être sur fond noir ; alors vous avez la pagode de Jaghernaut, et il y a sur la terre un lieu, une région, un point donné, où Dieu se reflète Démon. Le contre-sens du traducteur va jusque-là.

Le strabisme d'une âme peut créer des religions terribles. Plus d'un temple louche vers Satan.