Je priai ce proscrit de s'asseoir.

— Je me nomme Anatole Leray, me dit-il.

Nous causâmes. Il me raconta sa vie. On l'avait élevé de telle sorte, qu'un matin, à vingt-cinq ans, il s'était trouvé prêtre. Cela l'avait réveillé. Le songe d'une longue éducation mystique s'était comme dissipé pour Anatole Leray le jour où il avait vu, brusquement, en pleine jeunesse, un mur, un mur infranchissable, un mur d'ombre et de granit, la prêtrise, se dresser entre la nature et lui. Sa première messe lui avait fait l'effet de sa dernière heure. En descendant de l'autel, il s'était apparu à lui-même comme un spectre. Il était resté béant, l'œil fixé sur la terreur de la vie impossible.

Il avait vingt-cinq ans ; il sentait toute la création dans ses veines ; il était, de par la volonté de la réalité, plein de la sève universelle ; et il était forcé de se déclarer que, pour lui désormais, cette fermentation des instincts n'était plus qu'un bouillonnement de fautes. Bref, il n'avait pas la vocation ; et il s'effrayait de le reconnaître si tard.

Cette résistance du prêtre au sacerdoce s'accrut silencieusement en lui pendant plusieurs années ; il combattit, il se roidit, il se meurtrit le cœur à ce qu'on lui avait imposé comme devoir ; il fut sévère, fidèle et honnête envers l'autel ; enfin, après bien des souffrances, il sortit de la lutte vaincu. C'est-à-dire vainqueur. L'homme triompha du prêtre. Anatole Leray céda à la jeunesse, à la vie, à la sainte et irrésistible nature. Ce sont là les expressions même dont il se servait en expliquant le fait. Et, loyalement, aimant mieux être appelé apostat par Rome qu'hypocrite par sa conscience, il se retira de l'église.

A qui sort de ce lieu sévère, une seule porte est ouverte, la démocratie. Sa pente naturelle l'y conduisait d'ailleurs. Avant d'être homme d'église, il était enfant du peuple. Anatole Leray était d'une pauvre famille paysanne de Bretagne. Il était donc rentré dans le peuple tout naturellement comme une goutte d'eau dans l'océan. Il s'y trouvait bien.

Il racontait tout cela simplement, avec une sorte de naïveté éloquente et forte. Sa retombée dans le peuple l'avait mûri. Il y avait en lui un penseur politique. Il avait écrit dans plusieurs journaux. C'était un révolutionnaire tout frémissant de conviction.

De l'exposé de sa vie, il passa au récit de ses idées. Je l'écoutais.

A un certain moment, il lui vint quelque chose qui ressemblait à une explosion.

Ce qu'on va lire est une reproduction de ses idées, sans doute en d'autres termes ; mais, à cela près, rigoureusement exacte ; peut-être non littérale, mais, à coup sûr, fidèle.