La mère pleure, l'enfant crie, la bête fauve gémit ou rugit, ce qui est gémir, l'arbre frissonne, l'herbe frémit, la nuée gronde, le mont tressaille, la forêt murmure, le vent se lamente, la source larmoie, la mer sanglote, l'oiseau chante. On naît, c'est pour souffrir ; on vit, c'est pour souffrir ; on aime, c'est pour souffrir ; on travaille, c'est pour souffrir ; on est beau, c'est pour souffrir ; on est juste, c'est pour souffrir ; on est grand, c'est pour souffrir. La volonté aboutit à un ajournement, l'utopie ; la science aboutit à un doute, l'hypothèse. On gravit ce qu'on ne franchira pas, on commence ce qu'on n'achèvera pas, on croit ce qu'on ne prouvera pas, on bâtit ce qu'on n'habitera pas ; on plante de l'ombrage pour autrui. Le progrès est une série de Chanaans toujours entrevus, jamais conquis, par qui les rêve ; ceux qui les ont niés y entrent. De jouissance, point, et pour personne. La tyrannie est lourde aux tyrans ; la bonté est amère aux bons. L'ingratitude, quel fond de calice! Aucune chose ne s'ajuste à nous ; on n'entre jamais tout à fait dans la place où l'on est ; on ne reconnaît son moule dans aucun des creux de la vie ; on a toujours du trop ou du moins ; toute patrie est un exil, tout exil est une patrie ; Ailleurs semble toujours préférable à Ici ; nos plus grandes plénitudes sont le vide.
Une seule sérénité est possible, celle de la conscience. Il y a du nuage sur tout le reste. Obscurité majestueuse!
Et pourquoi s'étonner et se plaindre, et que demandez-vous, mourir étant dû à l'homme!
Qu'est-ce qu'il vous faut donc?
Ce qui est certain, — et quelle espérance qu'une telle certitude! — ce qui est certain, c'est qu'un phénomène grandiose, la liberté, commence dans l'homme sur la terre. Pour parler le langage rigoureux de la philosophie et pour réserver les possibilités obscures, disons que c'est dans l'homme seulement que ce phénomène commence à être visible. L'homme seul sur la terre apparaît libre. Tout ce qui n'est pas l'homme, que ce soit la chose ou la bête, est fatal. Ceci est du moins l'apparence incontestable.
Ouvrons une parenthèse :
(La pénétration d'une autre loi, située plus avant dans les profondeurs et expliquant l'apparence fatale de la bête et de la chose, n'est donnée qu'à l'intuition. Cette loi, à laquelle du reste personnellement nous croyons, est si peu entrevue que pas un de ses linéaments n'est scientifiquement fixé. Le nom d'hypothèse est un commencement d'acceptation que la science ne consent même pas à lui donner, tant cette loi est encore engagée dans la chimère. Existe-t-elle? question. Les plus hardis se bornent à dire : il y a quelque chose là.)
Nous fermons la parenthèse, nous ne voulons pas que notre raisonnement perde pied un seul instant, et nous déclarons nous en tenir ici aux faits perceptibles à tous ; nous raisonnons sur le palpable et le visible ; nous restons dans les données de l'expérimentation philosophique universellement admise.
Cela posé, qu'est-ce que l'homme sur la terre a de plus que les autres êtres?