Les feuilles volantes portent ce titre modeste : Tas de pierres. Ces pierres, ce sont des pensées ; des pensées mêlées et variées sur toutes sortes de matières : morale, histoire, politique, les sentiments, l'amour, les femmes, etc., etc. A ce tas de pensées l'auteur avait déjà puisé pour beaucoup de ses livres, mais il en restait un bon nombre, et des meilleures. Pour ménager l'attention du lecteur, on les a espacées, selon les sujets, entre les morceaux plus développés.
L'ensemble donne ainsi une sorte de testament de la pensée du poëte, la somme de son expérience et de sa sagesse, le dernier mot de sa critique littéraire et de sa philosophie religieuse.
Le volume de poésie paraîtra en février 1902, au moment du Centenaire de Victor Hugo, sous le titre : Dernière gerbe.
L'Esprit
Tas de pierres
I
O écrivains, mes contemporains, vous nés avec le siècle, et vous plus jeunes, avenir vivant de la France, je vous salue et je vous aime.
Les écrivains et les poëtes de ce siècle ont cet avantage étonnant qu'ils ne procèdent d'aucune école antique, d'aucune seconde main, d'aucun modèle. Ils n'ont pas d'ancêtres, et ils ne relèvent pas plus de Dante que d'Homère, pas plus de Shakespeare que d'Eschyle. Les poëtes du dix-neuvième siècle, les écrivains du dix-neuvième siècle, sont les fils de la Révolution française.
Ce volcan a deux cratères, 89 et 93. De là deux courants de lave. Ce double courant, on le retrouve aussi dans les idées.
Tout l'art contemporain résulte directement et sans intermédiaire de cette genèse formidable. Aucun poète antérieur au dix-neuvième siècle, si grand qu'il soit, n'est le générateur du dix-neuvième siècle. Nous n'avons pas un homme dans nos racines, mais nous avons l'humanité.