La prose et le vers ne sont que des matières dont se sert le poëte, fondeur et ciseleur, pour faire les figures de ses idées. Le vers, c'est le marbre ; la prose, c'est l'airain.
Matières admirables, cire pour l'artiste créateur, granit pour la postérité ; aussi précieuses d'ailleurs l'une que l'autre devant la pensée ; le métal de Corinthe vaut la pierre de Carrare. Tacite vaut Virgile.
Cependant le vers a plus de chance de durée que la prose, parce qu'il se vulgarise plus difficilement et qu'il ne se dissout jamais en monnaie. On ne peut faire des sous avec une figure de marbre ; on en peut faire avec une statue de bronze.
Il y a des sujets qui peuvent être indifféremment traités en prose ou en vers, taillés dans le bloc ou coulés dans la fournaise. Ce sont ceux où se mélangent dans une proportion quelconque l'humain et le divin, l'idéal et le réel. Il y a d'autres idées qui exigent impérieusement le marbre blanc, transparent et rêveur du vers. La beauté pure veut le vers. Une Vénus en bronze serait une négresse.
La poésie dramatique admet la prose ; la poésie lyrique l'exclut.
Le théâtre est le point frontière de la civilisation et de l'art ; c'est le lieu d'intersection de la société des hommes avec ses vices, ses préjugés, ses aveuglements, ses tendances, ses instincts, son autorité, ses lois et ses mœurs, et de la pensée humaine avec ses libertés, ses fantaisies, ses aspirations, son magnétisme, ses entraînements et ses enseignements.
Au théâtre, le poëte et la multitude se regardent ; quelquefois ils se touchent, quelquefois ils s'affrontent, quelquefois ils se mêlent : mélange fécond. D'un côté une foule, de l'autre un esprit. Ce quelque chose de la foule qui entre dans un esprit, ce quelque chose d'un esprit qui entre dans la foule, c'est l'art dramatique tout entier.
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