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Voulez-vous vous rendre compte de la puissance civilisatrice de l'art, de l'art pur, même sans mélange d'intention humaine et sociale? Cherchez dans les bagnes un homme qui sache ce que c'est que Mozart, Virgile et Raphaël, qui cite Horace de mémoire, qui s'émeuve de l'Orphée et du Freyschütz, qui contemple un clocher de cathédrale ou une statue de Jean Goujon, cherchez cet homme dans tous les bagnes de tous les pays civilisés, vous ne le trouverez pas. Être sensible à l'art, c'est être incapable de crime.

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Les lettrés, les érudits, les savants, montent à des échelles ; les poètes et les artistes sont des oiseaux.

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Voulez-vous voir d'un seul coup d'œil, dans une sorte d'abrégé clair, frappant, profond et vrai, qui donne la solution en même temps que le problème, la figure de beaucoup de questions, et entre autres de la question littéraire de ce siècle? regardez un chêne au printemps : tronc séculaire, vieilles racines, vieilles branches ; feuilles vertes, fraîches et nouvelles. La tradition et la nouveauté, la tradition produisant la nouveauté, la nouveauté surgissant de la tradition. Tout est là.

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L'homme, même le plus vulgaire et le plus positif, comme on dit de nos jours, a besoin de rêverie. Ne fût-ce qu'un instant. Ne fût-ce qu'un éclair. Il lui en faut. Mais toutes les âmes n'ont pas le don merveilleux de rêver spontanément. Ce qui fait que la musique plaît tant au commun des hommes, c'est que c'est de la rêverie toute faite. Les esprits d'élite aiment la musique, mais ils aiment encore mieux faire leur rêverie eux-mêmes.

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Plus la pensée tombe de haut, plus elle est sujette à s'évaporer en rêverie.