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Une voix crie au poëte : Sois le poëte de l'avenir, sois l'homme de la génération qui vient après la nôtre, étudie les lois et les abus et préoccupe-toi de la société. Une autre voix lui dit : Sois le poëte du présent pour toutes les générations futures, sois l'homme perpétuel, contemple les arbres et les étoiles et préoccupe-toi de la nature.

Laquelle écouter? — Toutes les deux.

Sois le poëte de la nature, tu seras le poëte des hommes.

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Fixez votre regard sur l'œuvre des poëtes complets, voici ce que vous trouvez : dans le détail, dans la forme, une précision sévère, et dans le fond, une grandeur étrange et presque illimitée et qu'on ne peut contempler sans y découvrir à chaque instant de nouveaux horizons pleins du rayonnement mystérieux de l'infini. Cela est la vraie poésie, qui se compose du beau et de l'idéal et qui les combine. Fusion d'éléments presque contraires que le génie seul peut accomplir! Le beau veut des contours ; l'idéal veut de l'infini.

Utilité du Beau

Un homme a, par don de nature ou par développement d'éducation, le sentiment du Beau. Supposez-le en présence d'un chef-d'œuvre, même d'un de ces chefs-d'œuvre qui semblent inutiles, c'est-à-dire qui sont créés sans souci direct de l'humain, du juste et de l'honnête, dégagés de toute préoccupation de conscience et de faits, sans autre but que le beau ; c'est une statue, c'est un tableau, c'est une symphonie, c'est un édifice, c'est un poëme. En apparence, cela ne sert à rien ; à quoi bon une Vénus? à quoi bon une flèche d'église? à quoi bon une ode sur le printemps ou l'aurore? Mettez cet homme devant cette œuvre. Que se passe-t-il en lui? Le Beau est là. L'homme regarde, l'homme écoute ; peu à peu, il fait plus que regarder, il voit ; il fait plus qu'écouter, il entend. Le mystère de l'art commence à opérer ; toute cette œuvre d'art est une bouche de chaleur vitale ; l'homme se sent dilaté. La lueur de l'absolu, si prodigieusement lointaine, rayonne à travers cette chose, lueur sacrée et presque formidable à force d'être pure. L'homme s'absorbe de plus en plus dans cette œuvre ; il la trouve belle ; il la sent s'introduire en lui. Le beau est vrai de droit. L'homme, soumis à l'action du chef-d'œuvre, palpite, et son cœur ressemble à l'oiseau qui, sous la fascination, augmente son battement d'ailes.

Qui dit belle œuvre dit œuvre profonde ; il a le vertige de cette merveille entr'ouverte. Les doubles fonds du Beau sont innombrables. Sans que cet homme, soumis à l'épreuve de l'admiration, s'en rende bien clairement compte peut-être, cette religion qui sort de toute perfection, la quantité de révélation qui est dans le beau, l'éternel affirmé par l'immortel, la constatation ravissante du triomphe de l'homme dans l'art, le magnifique spectacle en face de la création divine d'une création humaine, émulation inouïe avec la nature, l'audace qu'a cette chose d'être un chef-d'œuvre à côté du soleil, l'ineffable fusion de tous les éléments de l'art, la ligne, le son, la couleur, l'idée, en une sorte de rhythme sacré, d'accord avec le mystère musical du ciel, tous ces phénomènes le pressent obscurément et accomplissent, à son insu même, on ne sait quelle perturbation en lui. Perturbation féconde. Une inexprimable pénétration du beau lui entre par tous les pores.

Il creuse et sonde de plus en plus l'œuvre étudiée ; il se déclare que c'est une victoire pour une intelligence de comprendre cela, et que tous peut-être n'en sont pas capables ni dignes ; il y a de l'exception dans l'admiration, une espèce de fierté améliorante le gagne ; il se sent élu ; il lui semble que ce poëme l'a choisi. Il est possédé du chef-d'œuvre. Par degrés, lentement, à mesure qu'il contemple ou à mesure qu'il lit, d'échelon en échelon, montant toujours, il assiste, stupéfait, à sa croissance intérieure ; il voit, il comprend, il accepte, il songe, il pense, il s'attendrit, il veut. Il ferme les yeux pour mieux voir, il médite ce qu'il a contemplé, il s'absorbe dans l'intuition, et tout à coup, net, clair, incontestable, triomphant, sans trouble, sans brume, sans nuage, au fond de son cerveau, chambre noire, l'éblouissant spectre solaire de l'idéal apparaît ; et voilà cet homme qui a un autre cœur.