Une montagne des Andes résume en zones distinctes, sur sa pente de quelques lieues, tous les climats de la terre, depuis le tropique jusqu'au pôle ; de même une nation comme la France résume dans son histoire, comme sur un versant immense, échelon par échelon, couche par couche, nuance par nuance, tous les âges de la vie de l'humanité, depuis Teutatès qui est le sauvagisme jusqu'à Voltaire qui est la civilisation.

Qu'y a-t-il au-dessus du pôle? qu'y a-t-il au-dessus du sommet? le ciel.

Qu'y a-t-il au-dessus de la civilisation? L'harmonie.

Le bleu. La mort.

C'est dans le tombeau que l'homme fait le dernier progrès.


A mesure que l'homme avance dans la vie, il arrive à une sorte de possession des idées et des objets qui n'est autre chose qu'une profonde habitude de vivre. Il devient à lui-même sa propre tradition ; il s'attache étroitement par la mémoire à ce qu'il a vu, à ce qu'il a fait, à ce qu'il a senti, à ce qu'il a souffert, aux temps où il était enfant, aux temps où il était jeune, aux temps où il était homme, à ses jeux, à ses amours, à ses travaux ; il se tourne avec charme vers tout ce qui compose son unité, vers les illusions, vers les affections, vers les passions, vers les joies, vers les douleurs surtout. Chaque jour qu'il a traversé est un chaînon, et pour lui, homme, vivre, c'est être toute la chaîne. Il sent qu'il y a en lui de l'indivisible. Être, c'est être la somme de tout ce qu'il a été, voilà ce qu'il comprend par-dessus tout. Prenez-le, et faites-lui une offre quelconque de vie nouvelle et de jeunesse, à la condition de ne plus connaître ce qu'il a connu et de ne plus aimer ce qu'il a aimé, il préférera mourir. Il est plus facile de renoncer à l'avenir qu'au passé.

Être, pour la créature intelligente, c'est comparer perpétuellement ce qu'on a été avec ce qu'on est.

De là, la puissance indomptable du moi.