Cette salle, peu éclairée le jour par de pâles fenêtres, mal éclairée quand venait le crépuscule par des flambeaux livides, avait on ne sait quoi de nocturne. Ce demi-éclairage s'ajoutait aux ténèbres du soir; les séances aux lampes étaient lugubres. On ne se voyait pas; d'un bout de la salle à l'autre, de la droite à la gauche, des groupes de faces vagues s'insultaient. On se rencontrait sans se reconnaître. Un jour Laignelot, courant à la tribune, se heurte, dans le couloir de descente, à quelqu'un. —Pardon, Robespierre, dit-il.—Pour qui me prends-tu? répond une voix rauque.—Pardon, Marat, dit Laignelot.
En bas, à droite et à gauche du président, deux tribunes étaient réservées; car, chose étrange, il y avait à la Convention des spectateurs privilégiés. Ces tribunes étaient, les seules qui eussent une draperie. Au milieu de l'architrave, deux glands d'or relevaient cette draperie. Les tribunes du peuple étaient nues.
Tout cet ensemble était violent, sauvage, régulier. Le correct dans le farouche; c'est un peu toute la révolution. La salle de la Convention offrait le plus complet spécimen de ce que les artistes ont appelé depuis «l'architecture messidor». C'était massif et grêle. Les bâtisseurs de ce temps-là prenaient le symétrique pour le beau. Le dernier mot de la renaissance avait été dit sous Louis XV, et une réaction s'était faite. On avait poussé le noble jusqu'au fade, et la pureté jusqu'à l'ennui. La pruderie existe en architecture. Après les éblouissantes orgies de forme et de couleur du dix-huitième siècle, l'art s'était mis à la diète, et ne se permettait plus que la ligne droite. Ce genre de progrès aboutit à la laideur. L'art réduit au squelette, tel est le phénomène. C'est l'inconvénient de ces sortes de sagesses et d'abstinences; le style est si sobre qu'il devient maigre.
Eu dehors de toute émotion politique, et à ne voir que l'architecture, un certain frisson se dégageait de cette salle. On se rappelait confusément l'ancien théâtre, les loges enguirlandées, le plafond d'azur et de pourpre, le lustre à facettes, les girandoles à reflets de diamants, les tentures gorge de pigeon, la profusion d'amours et de nymphes sur le rideau et sur les draperies, toute l'idylle royale et galante, peinte, sculptée et dorée, qui avait empli de son sourire ce lieu sévère, et l'on regardait partout autour de soi ces durs angles rectilignes, froids et tranchants comme l'acier; c'était quelque chose comme Boucher guillotiné par David.
iv
Qui voyait l'assemblée ne songeait plus à la salle. Qui voyait le drame ne pensait plus au théâtre. Rien de plus difforme et de plus sublime. Un tas de héros, un troupeau de lâches. Des faunes sur une montagne, des reptiles dans un marais. Là fourmillaient, se coudoyaient, se provoquaient, se menaçaient, luttaient et vivaient tous ces combattants qui sont aujourd'hui des fantômes.
Dénombrement titanique.
À droite, la Gironde, légion de penseurs; à gauche, la Montagne, troupe d'athlètes. D'un côté, Brissot, qui avait reçu les clefs de la Bastille; Barbaroux, auquel obéissaient les Marseillais; Kervélégan, qui avait sous la main le bataillon de Brest, caserné au faubourg Saint-Marceau; Gensonné, qui avait établi la suprématie des représentants sur les généraux; le fatal Guadet, auquel une nuit, aux Tuileries, la reine avait montré le dauphin endormi; Guadet baisa le front de l'enfant et fit tomber la tête du père; Salles, le dénonciateur chimérique des intimités de la Montagne avec l'Autriche; Sillery, le boiteux de la droite, comme Couthon était le cul-de-jatte de la gauche; Lause-Duperret, qui, traité de scélérat par un journaliste, l'invita à dîner en disant: «Je sais que «scélérat veut simplement dire l'homme qui ne pense pas comme nous.» Banant-Saint-Étienne, qui avait commencé son almanach de 1790 par ce mot: La révolution est finie; Quinette, un de ceux qui précipitèrent Louis XVI; le janséniste Camus, qui rédigeait la constitution civile du clergé, croyait aux miracles du diacre Paris, et se prosternait toutes les nuits devant un christ de sept pieds de haut cloué au mur de sa chambre; Fauchet, un prêtre qui, avec Camille Desmoulins, avait fait le 14 juillet; Isnard, qui commit le crime de dire: Paris sera détruit, au moment même où Brunswick disait: Paris sera brûlé; Jacob Dupont, le premier qui cria: Je suis athée, et à qui Robespierre répondit:L'athéisme est aristocratique; Lanjuinais, dure, sagace et vaillante tête bretonne, Ducos, l'Euryale de Boyer-Fonfrède; Rebecqui, le Pylade de Barbaroux, Rebecqui donnait sa démission parce qu'on n'avait pas encore guillotiné Robespierre; Richaud, qui combattait la permanence des sections; Lasource, qui avait émis cet apophtegme meurtrier: Malheur aux nations Reconnaissantes! et qui, au pied de l'échafaud, devait se contredire par cette fière parole jetée aux montagnards: Nous mourons parce que le peuple dort, et vous mourrez parce que le peuple se réveillera; Birotteau, qui fit décréter l'abolition de l'inviolabilité, fut ainsi, sans le savoir, le forgeron du couperet, et dressa l'échafaud pour lui-même; Charles Villette, qui abrita sa conscience sous cette protestation: Je ne veux pas voter sous les couteaux; Louvet, l'auteur de Faublas, qui devait finir libraire au Palais-Royal avec Lodoïska au comptoir; Mercier, l'auteur du Tableau de Paris, qui s'écriait: Tous les rois ont senti sur leur nuque le 21 janvier; Marec, qui avait pour souci «la faction des anciennes limites»; le journaliste Carra qui, au pied de l'échafaud, dit au bourreau: Ça m'ennuie de mourir. J'aurais voulu voir la suite; Vigée, qui s'intitulait grenadier dans le deuxième bataillon de Loire, et qui, menacé par les tribunes publiques, s'écriait: Je demande qu'au premier murmure des tribunes, nous nous retirions tous, et marchions à Versailles le sabre à la main! Buzot, réservé à la mort de faim; Valazé, promis à son propre poignard; Condorcet, qui devait mourir à Bourg-la-Reine devenu Bourg-Egalité, dénoncé par l'Horace qu'il avait dans sa poche; Pétion, dont la destinée était d'être adoré par la foule en 1792 et dévoré par les loups en 1794; vingt autres encore, Pontécoulant, Marboz, Lidon, Saint-Martin, Dussaulx, traducteur de Juvénal, qui avait fait la campagne du Hanovre; Boilleau, Bertrand, Lesterp-Beauvais, Lesage, Gomaire, Gardien, Minvielle, Duplantier, Lacaze, Antiboul, et en tête un Barnave qu'on appelait Vergniaud.
De l'autre côté, Antoine-Louis-Léon Florelle de Saint-Just, pâle, front bas, profil correct, oeil mystérieux, tristesse profonde, vingt-trois ans; Merlin de Thionville, que les allemands appelaient Feuer-Teufel, «le diable de feu»; Merlin de Douai, le coupable auteur de la loi des suspects; Soubrany, que le peuple de Paris, au premier prairial demanda pour général; l'ancien curé Lebon, tenant un sabre de la main qui avait jeté de l'eau bénite; Billaud-Varenne, qui entrevoyait la magistrature de l'avenir: pas de juges, des arbitres; Fabre d'Eglantine, qui eut une trouvaille charmante, le calendrier républicain, comme Rouget de Lisle eut une inspiration sublime, la Marseillaise, mais l'un et l'autre sans récidive; Manuel, le procureur de la Commune, qui avait dit: Un roi mort n'est pas un homme de moins; Gonjon, qui était entré dans Tripstadt, dans Newtadt et dans Spire, et avait vu fuir l'armée prussienne; Lacroix, avocat changé en général, fait chevalier de Saint-Louis six jours avant le 10 août; Fréron-Thersite, fils de Fréron-Zoile; Ruhl, l'inexorable fouilleur de l'armoire de fer, prédestiné au grand suicide républicain, devant se tuer le jour où mourrait la république; Fouché, âme de démon, face de cadavre; Camboulas, l'ami du père Duchêne, lequel disait à Guillotin: Tu es du club des Feuillants, mais ta fille est du club des Jacobins; Jagot, qui à ceux qui plaignaient la nudité des prisonniers répondait: Une prison est un habit de pierre; Javogues, l'effrayant déterreur des tombeaux de Saint-Denis; Osselin; proscripteur qui cachait chez lui une proscrite, madame Charry; Bentabole, qui, lorsqu'il présidait, faisait signe aux tribunes d'applaudir et de huer; le journaliste Robert, mari de mademoiselle de Kéralio, laquelle écrivait: Ni Robespierre ni Marat ne viennent chez moi; Robespierre y viendra quand il voudra, Marat, Jamais; Garan-Coulon, qui avait fièrement demandé, quand l'Espagne était intervenue dans le procès de Louis XVI, que l'assemblée ne daignât pas lire la lettre d'un roi pour un roi; Grégoire, évêque digne d'abord de la primitive église, mais qui plus tard sous l'empire effaça le républicain Grégoire par le comte Grégoire; Amar, qui disait:Toute la terre condamne Louis XVI. A qui donc appeler du jugement? Aux planètes; Rouyer, qui s'était opposé, le 21 janvier, à ce qu'on tirât le canon du Pont-Neuf, disant: Une tête de roi ne doit pas faire en tombant plus de bruit que la tête d'un autre homme; Chénier, frère d'André; Vadier, un de ceux qui posaient un pistolet sur la tribune; Tanis, qui disait à Momoro: Je veux que Marat et Robespierre s'embrassent à ma table chez moi.—Où demeures-tu?—A Charenton.—Ailleurs, m'eût étonné, disait Momoro; Legendre, qui fut le boucher de la révolution de France comme Pride avait été le boucher de la révolution d'Angleterre:—Viens, que je T'assomme! criait-il à Lanjuinais. Et Lanjuinais répondait: Fais d'abord décréter que je suis un buf; Collot d'Herbois, ce lugubre comédien, ayant sur la face l'antique masque aux deux bouches qui disent Oui et Non, approuvant par l'une ce qu'il blâmait par l'autre, flétrissant Carrier à Nantes et déifiant Châlier à Lyon, envoyant Robespierre à l'échafaud et Marat au Panthéon; Génissieux, qui demandait la peine de mort contre quiconque aurait sur lui la médaille Louis XVI martyrisé; Léonard Bourdon, le maître d'école, qui avait offert sa maison au vieillard du Mont-Jura; Topsent, marin, Goupilleau, avocat, Laurent Lecointre, marchand, Duhem, médecin, Sergent, statuaire, David, peintre, Joseph Egalité, prince. D'autres encore; Lecointe-Puiraveau, qui demandait que Marat fût déclaré par décret «en état de démence»; Robert Lindet, l'inquiétant créateur de cette pieuvre dont la tête était le comité de sûreté générale et qui couvrait la France de vingt et un mille bras qu'on appelait les comités révolutionnaires; Leboeuf, sur qui Girey-Dupré, dans son Noël des faux patriotes, avait fait ce vers:
Leboeuf vit Legendre et beugla.