Un est resté célèbre. C'était un vieil in-quarto avec estampes, portant pour titre en grosses lettres SAINT-BARTHÉLEMY, et pour sous-titre Evangile selon saint Barthélemy, précédé d'une dissertation de Pantoenus, philosophe chrétien, sur la question de savoir si cet évangile doit être réputé apocryphe et si saint Barthélemy est le même que Nathanaél. Ce livre, considéré comme exemplaire unique, était sur un pupitre au milieu de la bibliothèque. Au dernier siècle, on le venait voir par curiosité.
vii. LE GRENIER
Quant au grenier, qui avait, comme la bibliothèque, la forme oblongue du pont, c'était simplement le dessous de la charpente du toit. Cela faisait une grande halle encombrée de paille et de foin, et éclairée par six mansardes. Pas d'autre ornement qu'une figure de saint Barnabé sculptée sur la porte et au-dessous ce vers:
Barnabus sanctus falcem jubet ire per herbam.
Ainsi une haute et large tour, à six étages, percée çà et là de quelques meurtrières, ayant pour entrée et pour issue unique une porte de fer donnant sur un pont-châtelet fermé par un pont-levis; derrière la tour, la forêt; devant la tour un plateau de bruyères, plus haut que le pont, plus bas que la tour; sous le pont, entre la tour et le plateau, un ravin profond, étroit, plein de broussailles, torrent en hiver, ruisseau au printemps, fossé pierreux l'été, voilà ce que c'était que la Tour-Gauvain, dite la Tourgue.
X. LES OTAGES
Juillet s'écoula, août vint, un souffle héroïque et féroce passait sur la France, deux spectres venaient de traverser l'horizon, Marat un couteau au flanc, Charlotte Corday sans tête, tout devenait formidable. Quant à la Vendée, battue dans la grande stratégie, elle se réfugiait dans la petite, plus redoutable, nous l'avons dit; cette guerre était maintenant une immense bataille, déchiquetée dans les bois; les désastres de la grosse armée, dite catholique et royale, commençaient; un décret envoyait en Vendée l'armée de Mayence; huit mille vendéens étaient morts à Ancenis; les vendéens étaient repoussés de Nantes, débusqués de Montaigu, expulsés de Thouars, chassés de Noirmoutier, culbutés hors de Cholet, de Mortagne et de Saumur; ils évacuaient Parthenay; ils abandonnaient Clisson; ils lâchaient pied à Châtillon; ils perdaient un drapeau à Saint-Hilaire; ils étaient battus à Pornic, aux Sables, à Fontenay, à Doué, au Château-d'Eau, aux Ponts-de-Cé; ils étaient en échec à Luçon, en retraite à la Châtaigneraye, en déroute à la Roche-sur-Yon; mais, d'une part, ils menaçaient la Rochelle, et d'autre part, dans les eaux de Guernesey, une flotte anglaise, aux ordres du général Craig, portant, mêlés aux meilleurs officiers de la marine française, plusieurs régiments anglais, n'attendait qu'un signal du marquis de Lantenac pour débarquer. Ce débarquement pouvait redonner la victoire à la révolte royaliste. Pitt était d'ailleurs un malfaiteur d'état; dans la politique il y a la trahison de même que dans la panoplie il y a le poignard; Pitt poignardait notre pays et trahissait le sien; c'est trahir son pays que de le déshonorer; l'Angleterre, sous lui et par lui, faisait la guerre punique. Elle espionnait, fraudait, mentait. Braconnière et faussaire, rien ne lui répugnait; elle descendait jusqu'aux minuties de la haine. Elle faisait accaparer le suif, qui coûtait cinq francs la livre; on saisissait à Lille, sur un anglais, une lettre de Prigent, agent de Pitt en Vendée, où on lisait ces lignes: «Je vous prie de ne pas épargner l'argent. Nous espérons que les assassinats se feront avec prudence, les prêtres déguisés et les femmes sont les personnes les plus propres à cette opération. Envoyez soixante mille livres à Rouen et cinquante mille livres à Caen.» Cette lettre fut lue par Barère à la Convention le 1er août. A ces perfidies ripostaient les sauvageries de Parrein et plus tard les atrocités de Carrier. Les républicains de Metz et les républicains du Midi demandaient à marcher contre les rebelles. Un décret ordonnait la formation de vingt-quatre compagnies de pionniers pour incendier les haies et les clôtures du Bocage. Crise inouïe. La guerre ne cessait sur un point que pour recommencer sur l'autre. Pas de grâce! pas de prisonniers! était le cri des deux partis. L'histoire était pleine d'une ombre terrible.
Dans ce mois d'août la Tourgue était assiégée.
Un soir, pendant le lever des étoiles, dans le calme d'un crépuscule caniculaire, pas une feuille ne remuant dans la forêt, pas une herbe ne frissonnant dans la plaine, à travers le silence de la nuit tombante, un son de trompe se fit entendre. Ce son de trompe venait du haut de la tour.
A ce son de trompe répondit un coup de clairon qui venait d'en bas.