Au haut de la tour il y avait un homme armé; en bas, dans l'ombre, il y avait un camp.

On distinguait confusément dans l'obscurité autour de la Tour-Gauvain un fourmillement de formes noires. Ce fourmillement était un bivouac. Quelques feux commençaient à s'y allumer sous les arbres de la forêt et parmi les bruyères du plateau, et piquaient çà et là de points lumineux les ténèbres, comme si la terre voulait s'étoiler en même temps que le ciel. Sombres étoiles que celles de la guerre! Le bivouac du côté du plateau se prolongeait jusqu'aux plaines et du côté de la forêt s'enfonçait dans le hallier. La Tourgue était bloquée.

L'étendue du bivouac des assiégeants indiquait une troupe nombreuse.

Le camp serrait la forteresse étroitement, et venait du côté de la tour jusqu'au rocher et du côté du pont jusqu'au ravin.

Il y eut un deuxième bruit de trompe que suivit un deuxième coup de clairon.

Cette trompe interrogeait et ce clairon répondait.

Cette trompe, c'était la tour qui demandait au camp: Peut-on vous parler? et ce clairon, c'était le camp qui répondait: Oui.

A cette époque, les vendéens n'étant pas considérés par la Convention comme belligérants, et défense étant faite par décret d'échanger avec les «brigands» des parlementaires, on suppléait comme on pouvait aux communications que le droit des gens autorise dans la guerre ordinaire et interdit dans la guerre civile. De là, dans l'occasion, une certaine entente entre la trompe paysanne et le clairon militaire. Le premier appel n'était qu'une entrée en matière, le second appel posait la question: Voulez-vous écouter? Si, à ce second appel, le clairon se taisait, refus; si le clairon répondait, consentement. Cela signifiait: Trêve de quelques instants.

Le clairon ayant répondu au deuxième appel, l'homme qui était au haut de la tour parla, et l'on entendit ceci:

«—Hommes qui m'écoutez, je suis Gouge-le-Bruant, surnommé Brise-Bleu, parce que j'ai exterminé beaucoup des vôtres, et surnommé aussi l'Imânus, parce que j'en tuerai encore plus que je n'en ai tué; j'ai eu le doigt coupé d'un coup de sabre sur le canon de mon fusil à l'attaque de Granville, et vous avez fait guillotiner à Laval mon père et ma mère et ma soeur Jacqueline, âgée de dix-huit ans. Voilà ce que je suis.