—C'est égal, dit le chef, une échelle escortée est suspecte. Cela allait du côté de Parigné. C'était pour l'escalade de la Tourgue, bien sûr.

—Brûlons l'échelle, crièrent les paysans.

Et ils brûlèrent l'échelle.

Quant à la funèbre charrette qu'ils attendaient, elle suivait une autre route, et elle était déjà à deux lieues plus loin, dans ce village où Michelle Fléchard la vit passer au soleil levant.

V. VOX IN DESERTO

Michelle Fléchard, en quittant les trois enfants auxquels elle avait donné son pain, s'était mise à marcher au hasard à travers le bois.

Puisqu'on ne voulait pas lui montrer son chemin, il fallait bien qu'elle le trouvât toute seule. Par instants elle s'asseyait, et elle se relevait, et elle s'asseyait encore. Elle avait cette fatigue lugubre qu'on a d'abord dans les muscles, puis qui passe dans les os; fatigue d'esclave. Elle était esclave en effet. Esclave de ses enfants perdus. Il fallait les retrouver; chaque minute écoulée pouvait être leur perte; qui a un tel devoir n'a plus de droit; reprendre haleine lui était interdit. Mais elle était bien lasse. A ce degré d'épuisement, un pas de plus est une question. Le pourra-t-on faire? Elle marchait depuis le matin; elle n'avait plus rencontré de village, ni même de maison. Elle prit d'abord le sentier qu'il fallait, puis celui qu'il ne fallait pas, et elle finit par se perdre au milieu des branches pareilles les unes aux autres. Approchait-elle du but? Touchait-elle au terme de sa passion? Elle était dans la voie douloureuse, et elle sentait l'accablement de la dernière station. Allait-elle tomber sur la route et expirer là? À un certain moment, avancer encore lui sembla impossible, le soleil déclinait, la forêt était obscure, les sentiers s'étaient effacés sous l'herbe, et elle ne sut plus que devenir. Elle n'avait plus que Dieu. Elle se mit à appeler, personne ne répondit.

Elle regarda autour d'elle, elle vit une claire-voie dans les branches, elle se dirigea de ce côté-là, et brusquement se trouva hors du bois.

Elle avait devant elle un vallon étroit comme une tranchée, au fond duquel coulait dans les pierres un clair filet d'eau. Elle s'aperçut alors qu'elle avait une soif ardente. Elle alla à cette eau, s'agenouilla, et but.

Elle profita de ce qu'elle était à genoux pour faire sa prière.