En Europe! en Europe!—Espérez! Plus d'espoir!
«Trois jours, leur dit Colomb, et je vous donne un monde.»
Et son doigt le montrait, et son œil, pour le voir,
Perçait de l'horizon l'immensité profonde.

Il marche, et des trois jours le premier jour a lui;
Il marche, et l'horizon recule devant lui;
Il marche, et le jour baisse. Avec l'azur de l'onde
L'azur d'un ciel sans borne à ses yeux se confond.
Il marche, il marche encore, et toujours; et la sonde
Plonge et replonge en vain dans une mer sans fond.

Le pilote, en silence, appuyé tristement
Sur la barre qui crie au milieu des ténèbres,
Écoute du roulis le sourd mugissement,
Et des mâts fatigués les craquements funèbres.
Les astres de l'Europe ont disparu des cieux;
L'ardente croix du sud épouvante ses yeux.
Enfin l'aube attendue, et trop lente à paraître,
Blanchit le pavillon de sa douce clarté:
«Colomb! voici le jour! le jour vient de renaître!
«—Le jour! et que vois-tu?—Je vois l'immensité.»

Le second jour a lui. Que fait Colomb? il dort;
La fatigue l'accable, et dans l'ombre on conspire.
«Périra-t-il? Aux voix!—La mort! la mort! la mort!
«—Qu'il triomphe demain, ou, parjure, il expire.»
Les ingrats! quoi! demain, il aura pour tombeau
Les mers où son audace ouvre un chemin nouveau!
Et peut-être demain leurs flots impitoyables
Le poussant vers ces bords que cherchait son regard,
Les lui feront toucher, en roulant sur les sables
L'aventurier Colomb, grand homme un jour plus tard!
Soudain du haut des mâts descendit une voix:
Terre! s'écria-t-on, terre! terre!... Il s'éveille:
Il court. Oui, la voilà, c'est elle, tu la vois,
La terre!... ô doux spectacle! ô transports! ô merveille!
O généreux sanglots qu'il ne peut retenir!
Que dira Ferdinand, l'Europe, l'avenir?
Il la donne à son roi, cette terre féconde;

Son roi va le payer des maux qu'il a soufferts:
Des trésors, des honneurs en échange d'un monde,
Un trône, ah! c'était peu!... Que reçut-il? des fers.

CASIMIR DELAVIGNE.

L'AUMONE

Donnez, riches! l'aumône est sœur de la prière.
Hélas! quand un vieillard, sur votre seuil de pierre,
Tout raidi par l'hiver, en vain tombe à genoux;
Quand les petits enfants, les mains de froid rougies,
Ramassent sous vos pieds les miettes des orgies,
La face du Seigneur se détourne de vous.

Donnez! afin que Dieu qui dote les familles,
Donne à vos fils la force, et la grâce à vos filles;
Afin que votre vigne ait toujours un doux fruit;
Afin qu'un blé plus mûr fasse plier vos granges;
Afin d'être meilleurs; afin de voir des anges
Passer dans vos rêves la nuit.

Donnez! il vient un jour où le monde nous laisse.
Vos aumônes là-haut vous font une richesse.
Donnez afin qu'on dise: «Il a pitié de nous!»
Afin que l'indigent que glacent les tempêtes,
Que le pauvre qui souffre à côté de vos fêtes,
Au seuil de vos palais fixe un œil moins jaloux.

Donnez! pour être aimés du Dieu qui se fit homme,
Pour que le méchant même, en s'inclinant, vous nomme,
Pour que votre foyer soit calme et fraternel;
Donnez! afin qu'un jour à votre heure dernière,
Contre tous vos péchés vous ayez la prière
D'un mendiant puissant au ciel.