VICTOR HUGO.

LA CHUTE DES FEUILLES

De la dépouille de nos bois
L'automne avait jonché la terre;
Le bocage était sans mystère,
Le rossignol était sans voix.
Triste, et mourant, à son aurore,
Un jeune malade à pas lents
Parcourait une fois encore
Le bois cher à ses premiers ans.

«Bois que j'aime, adieu, je succombe:
Votre deuil me prédit mon sort;
Et dans chaque feuille qui tombe
Je vois un présage de mort.
Fatal oracle d'Épidaure,
Tu m'as dit: «Les feuilles des bois
«A tes yeux jauniront encore,
«Mais c'est pour la dernière fois.

«L'éternel cyprès se balance;
«Déjà sur sa tête en silence
«Il incline ses longs rameaux;
«Ta jeunesse sera flétrie
«Avant l'herbe de la prairie,
«Avant les pampres des coteaux.»

Et je meurs... de leur froide haleine
M'ont touché les sombres autans;
Et j'ai vu comme une ombre vaine
S'évanouir mon beau printemps!
Tombe, tombe, feuille éphémère!
Voile aux yeux ce triste chemin;
Cache au désespoir de ma mère
La place où je serai demain.

Mais vers la solitaire allée,
Si mon amante désolée
Venait pleurer quand le jour fuit,
Éveille par ton léger bruit
Mon ombre un instant consolée.
Il dit, s'éloigne, et sans retour,
La dernière feuille qui tombe
A signalé son dernier jour.

Sous le chêne on creusa sa tombe...
Mais son amante ne vint pas
Visiter la pierre isolée;
Et le pâtre de la vallée
Troubla seul du bruit de ses pas
Le silence du mausolée.

MILLEVOYE.