LE COIN DU GRAND-PÈRE
Ce coin près du foyer, c'est le coin du grand-père.
C'est là, je m'en souviens, qu'il aimait à s'asseoir,
Les pieds sur les chenets, dans sa vieille bergère,
Là qu'il lisait le jour et sommeillait le soir.
Je crois le voir encor. Sa tête couronnée
De beaux cheveux blanchis par l'âge et le chagrin,
Se penchait en avant, doucement inclinée;
Son visage était grave à la fois et serein.
Son cœur était ouvert à tous. On pouvait lire
Le calme sur son front, la bonté dans ses yeux;
Et lorsque sur sa bouche il passait un sourire,
On croyait voir briller comme un rayon des cieux.
Puis, il était si bon pour moi! Dès que décembre,
Neigeux, humide et froid, me fermait le jardin,
Souvent à ses côtés, je jouais dans la chambre:
Vénérable grand-père et petit-fils mutin!
Je vous laisse à penser le tapage et la fête,
Quand le ronfle à mon gré sifflait sur le plancher,
Quand mes soldats de plomb, rangés tambour en tête,
Sous mon commandement semblaient prêts à marcher.
—Regarde donc! regarde, oh! regarde, grand-père!
Il souriait, et moi, m'excitant, par des cris,
Au combat, d'un seul coup je culbutais à terre
Tous ces pauvres soldats disloqués et meurtris!
C'étaient des souvenirs de l'enfance lointaine,
Ou bien quelque beau conte, un conte d'autrefois,
Terrible... et j'écoutais, ne respirant qu'à peine,
Mon oreille et mon cœur suspendus à sa voix?
Souvent, dans la veillée, il prenait son gros livre;
—Un vieillard, disait-il, est l'ami du vieillard,—
Et tandis qu'il ouvrait ses deux fermoirs de cuivre,
Un céleste bonheur animait son regard.
Les mains jointes, le front recueilli, son visage
Reflétait tout son cœur, ce cœur humble et pieux,
Et rarement son doigt tournait la sainte page,
Sans qu'une douce larme y tombât de ses yeux!