Eh bien! chacun, du moins, fut heureux en rêvant.
C'est quelque chose encore que de faire un beau rêve:
A nos chagrins réels c'est une utile trêve.
Nous en avons besoin: nous sommes assiégés
De maux, dont à la fin nous serions surchargés
Sans ce délire heureux qui se glisse en nos veines.
Flatteuse illusion! doux oubli de nos peines,
Oh! qui pourrait compter les heureux que tu fais!
L'espoir et le sommeil sont de moindres bienfaits.
Délicieuse erreur! tu nous donnes d'avance
Le bonheur, que promet seulement l'espérance.
Le doux sommeil ne fait que suspendre nos maux,
Et tu mets à la place un plaisir: en deux mots,
Quand je songe, je suis le plus heureux des hommes;
Et dès que nous croyons être heureux, nous le sommes.
Il est fou... là... songer qu'on est roi! seulement!
On peut bien quelquefois se flatter dans la vie.
J'ai par exemple, hier, mis à la loterie;
Et mon billet enfin pourrait bien être bon.
Je conviens que cela n'est pas certain: oh! non;
Mais la chose est possible, et cela doit suffire.
Puis, en me le donnant on s'est mis à sourire,
Et l'on m'a dit: «Prenez, car c'est là le meilleur.»
Si je gagnais pourtant le gros lot! quel bonheur!
J'achèterais d'abord une ample seigneurie...
Non, plutôt une bonne et grasse métairie,
Oh! oui! dans ce canton, j'aime ce pays-ci;
Et Justine, d'ailleurs, me plaît beaucoup aussi.
J'aurais donc, à mon tour, des gens à mon service!
Dans le commandement je serai peu novice;
Mais je ne serai point dur, insolent, ni fier,
Et me rappellerai ce que j'étais hier,
Ma foi, j'aime déjà ma ferme à la folie.
Moi, gros fermier!.. j'aurai ma basse-cour remplie
De poules, de poussins que je verrai courir!
De mes mains, chaque jour, je prétends les nourrir;
C'est un coup d'œil charmant! et puis cela rapporte.
Quel plaisir, quand le soir, assis devant ma porte,
J'entendrai le retour de mes moutons bêlants,
Que je verrai de loin revenir à pas lents,
Mes chevaux vigoureux et mes belles génisses!
Ils sont nos serviteurs, elles sont nos nourrices.
Et mon petit Victor, sur son âne monté,
Fermant la marche avec un air de dignité!
Je serai plus heureux que Monsieur sur un trône.
Je serai riche, riche, et je ferai l'aumône.
Tout bas, sur mon passage, on se dira: «Voilà
«Ce bon monsieur Victor»; cela me touchera.
Je puis bien m'abuser; mais ce n'est pas sans cause:
Mon projet est au moins fondé sur quelque chose,
(Il cherche.)
Sur un billet. Je veux revoir ce cher... Eh! mais...
Où donc est-il? Tantôt encore je l'avais,
Depuis quand ce billet est-il donc invisible?
Ah! l'aurais-je perdu? serait-il bien possible?
Mon malheur est certain: me voilà confondu.
(Il crie.)
Que vais-je devenir? hélas! j'ai tout perdu.

COLLIN D'HARLEVILLE.

MOISE SAUVÉ DES EAUX

«Mes sœurs, l'onde est plus fraîche aux premiers feux du jour.
«Venez: le moissonneur repose en son séjour;
«La rive est solitaire encore;
«Memphis élève à peine un murmure confus;
«Et nos chastes plaisirs, sous ces bosquets touffus,
«N'ont d'autre témoin que l'aurore.

«Au palais de mon père on voit briller les arts;
«Mais ces bords pleins de fleurs charment plus mes regards
«Qu'un bassin d'or ou de porphyre;
«Ces chants aériens sont mes concerts chéris;
«Je préfère aux parfums qu'on brûle en nos lambris
«Le souffle embaumé du zéphire!

«Venez: l'onde est si calme et le ciel est si pur!
«Laissez sur ces buissons flotter les plis d'azur
«De vos ceintures transparentes;
«Détachez ma couronne et ces voiles jaloux,
«Car je veux aujourd'hui folâtrer avec vous
«Au sein des vagues murmurantes.

«Hâtons-nous... Mais parmi les brouillards du matin,
«Que vois-je? Regardez à l'horizon lointain...
«Ne craignez rien, filles timides!
«C'est sans doute, par l'onde entraîné vers les mers,
«Le tronc d'un vieux palmier, qui, du fond des déserts,
«Vient visiter les pyramides.

«Que dis-je? si j'en crois mes regards indécis,
«C'est la barque d'Hermès ou la conque d'Isis,
«Que pousse une brise légère.
«Mais non; c'est un esquif où, dans un doux repos,
«J'aperçois un enfant qui dort au sein des flots,
«Comme on dort au sein de sa mère.

«Il sommeille, et de loin, à voir son lit flottant,
«On croirait voir voguer sur le fleuve inconstant
«Le nid d'une blanche colombe.
«Dans sa couche enfantine il erre au gré du vent;
«L'eau le balance, il dort, et le gouffre mouvant
«Semble le bercer dans sa tombe!

«Il s'éveille: accourez, ô vierges de Memphis!
«Il crie... Ah! quelle mère a pu livrer son fils
«Au caprice des flots mobiles?
«Il tend les bras; les eaux grondent de toute part,
«Hélas! contre la mort il n'a d'autre rempart
«Qu'un berceau de roseaux fragiles.