«Sauvons-le... C'est peut-être un enfant d'Israël;
«Mon père les proscrit, mon père est bien cruel
«De proscrire ainsi l'innocence!
«Faible enfant! ses malheurs ont ému mon amour,
«Je veux être sa mère: il me devra le jour,
«S'il ne me doit pas la naissance.»
Ainsi parlait Iphis, l'espoir d'un roi puissant,
Alors qu'aux bords du Nil son cortège innocent
Suivant sa course vagabonde;
Et ces jeunes beautés, qu'elle effaçait encor,
Quand la fille des rois quittait ses voiles d'or,
Croyaient voir la fille de l'Onde.
Sous ses pieds délicats déjà le flot frémit;
Tremblante, la pitié vers l'enfant qui gémit
La guide en sa marche craintive;
Elle a saisi l'esquif fière de ce doux poids,
L'orgueil sur son beau front pour la première fois
Se mêle à la pudeur naïve.
Bientôt, divisant l'onde et brisant les roseaux,
Elle apporte à pas lents l'enfant sauvé des eaux
Sur le bord de l'arène humide;
Et ses sœurs tour à tour au front du nouveau-né,
Offrant leur doux sourire à son œil étonné,
Déposaient un baiser timide.
Accours, toi qui, de loin, dans un doute cruel,
Suivant des yeux ton fils sur qui veillait le ciel,
Viens ici comme une étrangère;
Ne crains rien: en prenant Moïse entre tes bras,
Tes pleurs et tes transports ne te trahiront pas;
Car Iphis n'est pas encor mère!
Alors, tandis qu'heureuse et d'un pas triomphant,
La vierge au roi farouche amenait l'humble enfant,
Baigné des larmes maternelles.
On entendait en chœur, dans les cieux étoilés,
Des anges, devant Dieu, de leurs ailes voilés,
Chanter les lyres éternelles.
«Ne gémis plus, Jacob, sur la terre d'exil;
«Ne mêle plus tes pleurs aux flots impurs du Nil;
«Le Jourdain va t'ouvrir ses rives.
«Le jour enfin approche où vers les champs promis
«Gessen verra s'enfuir, malgré leurs ennemis,
«Les tribus si longtemps captives.
«Sous les traits d'un enfant délaissé sur les flots,
«C'est l'élu du Sina, c'est le roi des fléaux
«Qu'une vierge sauve de l'onde.
«Mortels, vous dont l'orgueil méconnaît l'Éternel,
«Fléchissez: un berceau va sauver Israël,
«Un berceau doit sauver le monde!»
VICTOR HUGO.