Certain rat de campagne, en son modeste gîte,
De certain rat de ville eut un jour la visite;
Ils étaient vieux amis: quel plaisir de se voir!
Le maître du logis veut, selon son pouvoir,
Régaler l'étranger; il vivait de ménage,
Mais donnait de bon cœur, comme on donne au village.
Il va chercher, au fond de son garde-manger,
Du lard qu'il n'avait pas achevé de ronger,
Des noix, des raisins secs; le citadin, à table,
Mange du bout des dents, trouve tout détestable.

«Pouvez-vous bien, dit-il, végéter tristement,
Dans un trou de campagne enterré tout vivant?
Croyez-moi, laissez là cet ennuyeux asile;
Venez voir de quel air nous vivons à la ville.
Hélas! nous ne faisons que passer ici-bas;
Les rats petits et grands marchent tous au trépas;
Ils meurent tout entiers, et leur philosophie
Doit être de jouir d'une si courte vie,
D'y chercher le plaisir. Qui s'en passe est bien fou.»

L'autre, persuadé, saute hors de son trou.
Vers la ville à l'instant ils trottent côte à côte;
Ils arrivent la nuit; la muraille était haute;
La porte était fermée; heureusement nos gens
Entrent sans être vus, sous le seuil se glissant.
Dans un riche logis nos voyageurs descendent;
A la salle à manger promptement ils se rendent.
Sur un buffet ouvert trente plats desservis
Du souper de la veille étalaient les débris.

L'habitant de la ville, aimable et plein de grâce,
Introduit son ami, fait les honneurs, le place;
Et puis, pour le servir, sur le buffet trottant,
Apporte chaque mets, qu'il goûte en l'apportant.
Le campagnard, charmé de sa nouvelle aisance,
Ne songeait qu'au plaisir et qu'à faire bombance,
Lorsqu'un grand bruit de porte épouvante nos rats:
Ils étaient au buffet, ils se jettent en bas,
Courent, mourant de peur, tout autour de la salle;
Pas un trou!... De vingt chats une bande infernale
Par de longs miaulements redouble leur effroi.
«Oh! oh! ce n'est pas là ce qu'il me faut à moi,
Dit le rat campagnard; mon humble solitude
Me garantit du bruit et de l'inquiétude;
Là je n'ai rien à craindre, et si j'y mange peu,
J'y mange en paix du moins; et j'y retourne... adieu.»

ANDRIEUX.

L'HORLOGE ET LE CADRAN SOLAIRE

Un jour la montre au cadran insultait,
Demandant l'heure qu'il était.
«Je n'en sais rien, dit le greffier solaire.
—Et que fais-tu donc là si tu n'en sais pas plus?

—J'attends, répondit-il, que le soleil m'éclaire,
Je ne sais rien que par Phébus.
—Attends-le donc; moi je n'en ai que faire,
Dit l'horloge; sans lui je vais toujours mon train.
Tous les huit jours un tour de main,
C'est autant qu'il m'en faut pour toute ma semaine.
Je chemine sans cesse et ce n'est point en vain
Que mon aiguille en ce rond se promène.
Ecoute; voilà l'heure»; elle sonne à l'instant:
Une, deux, trois et quatre. «Il en est tout autant»,
Dit-elle. Mais tandis que la montre décide,
Phébus, de ses ardents regards
Chassant nuages et brouillards,
Regarde le cadran, qui fidèle à son guide,
Marque quatre heures et trois quarts.

«Mon enfant, dit-il à l'horloge,
Va-t'en te faire remonter.
Tu te vantes, sans hésiter,
De répondre à qui t'interroge:
Mais qui t'en croit peut bien se mécompter.

Je te conseillerais de suivre mon usage:
Si je ne vois bien clair, je dis: je n'en sais rien.
Je parle peu, mais je dis bien;
C'est le caractère du sage.»