—«Quand les hommes changent leurs dieux, c'est qu'ils sont plus bêtes que les boucs, plus stupides que les thons sans odorat! J'ai vu des oiseaux habillés d'écailles! J'ai vu des poissons vêtus de plumes: je les vois: les voici: les voilà qui s'agitent: ceux-ci que vous appelez «disciples de Iésu». Ha! ni poules! ni thons! ni bêtes d'aucune sorte! J'ai dit: Aroha-nui pour la terre Tahiti, à ma revenue sur elle. Mais où sont les hommes qui la peuplent? Ceux-ci... Ceux-là... Des hommes Maori? Je ne les connais plus: ils ont changé de peau.»

Un grand vent de haine s'éleva de l'assemblée, qui, roulant des rumeurs, parfois couvrait le dire impétueux du païen, et d'autres fois, subissait tous ses reproches:

—«Ils avaient des dieux fétii, des dieux maori, vêtus du maro, ou bien nus de poitrine, de ventre et de visage; et tatoués de nobles marques... Ils avaient des chefs de leur race, de leur taille, ou plus robustes encore! Ils avaient d'inviolables coutumes: les Tapu, qu'on n'enfreignait jamais... C'était la Loi, c'était la Loi! Nul n'osait, nul ne pouvait les mépriser! Maintenant, la loi est faible, les coutumes neuves sont malades qui ne peuvent arrêter ce qu'elles nomment crime, et se contentent de se mettre en colère... après! Un homme tue: on l'étrangle: la sottise même! Cela fait-il revivre le massacré? Deux victimes au lieu d'une seule! Deux hommes disparus au lieu d'aucun! Les tapu défendaient bien mieux: ils ne protègent plus. Vous avez perdu les mots qui vous armaient et faisaient la force de vos races, et vous gardaient mieux que les gros mousquets de ceux-ci... Vous avez oublié tout... et laissé fuir les temps des autrefois... Les bêtes sans défense? Les autres les mangent! Les immémoriaux que vous êtes, on les traque, on les disperse, on les détruit!»

La foule menaçait de plus belle et pressait l'impie. Le visage de Noté suait avec cette fureur pâle dont les étrangers ont coutume... Il enjoignit au chef de se lever, et de poser sa puissante volonté. Le roi hésitait: car il n'avait jamais eu de tels discours à prononcer:

—«La société mauvaise appelée société des Arioï a été détruite par un décret royal, durant la deuxième lunaison de l'année mil huit cent seizième après la naissance de Kérito—comme il est écrit dans les feuillets que voici.» Il s'assit et demanda: «Est-ce bien de la sorte qu'aurait dit le Roi Piritané?» Noté approuva:—«C'est bien ainsi». Il ajouta violemment: «C'est une honte que de se parer de tels titres! Mais le roi vient d'en fonder de plus nobles. Et ceux-là dont les pensers sont bons et la conduite digne, recherchent à y participer.

—En vérité!» pensait Iakoba, et toute la foule comme lui: quel plus beau titre que celui de chrétien! Si l'on ne veut pas s'en contenter, malgré tout, il y a pour les gens «sobres»—on appelle ainsi les gens qui ne boivent jamais de liqueur piritané, en public,—il y a la Société de Tempérance, fondée par le Roi, et, pour les plus savants, l'autre société, «Académie Royale des Mers du Sud».

Paofaï haussait les épaules afin de montrer son mépris. Mais il n'en parut, aux yeux de tous, que plus méprisable lui-même. Le vieux récalcitrant avait trop parlé déjà! On attendait avec impatience qu'il fut jugé, enfin, et puis, qu'il s'en allât, mais, châtié rudement. Pour renseigner le tribunal, on s'ingéniait à rappeler ses actes, et le moindre de ses pas: on l'avait aperçu, une nuit, rôdant autour du maraè détruit: en quête de victimes, évidemment! Une femme assura que ses deux enfants étaient morts trois nuits après le passage du païen devant le faré où ces enfants mangeaient: on vit clairement que sa personne était maléficieuse pour les chrétiens de l'île.

Enfin, ceux-là que le juge avait interrogés sur le crime de Téao, ayant délibéré comme il convient, à loisir, regagnaient leurs places. Le chef-de-la-justice parla:

—«Téao no Témarama, par son baptême Ezékia, est-il coupable, ou non, d'avoir attenté à la forme du gouvernement?»

Le chef-des-jurés, se levant, répondit avec une digne assurance:—«Cet homme est réellement coupable.» Deux jurés, cependant, parmi les six, feignirent de protester. Mais comme la foule grondait sur eux, ils se turent: Téao no Témarama était donc, sans erreur, reconnu criminel. La Loi déciderait du châtiment. Quant à Paofaï, il se dénonçait lui-même comme idolâtre et serviteur des mauvais esprits. Noté se tourna vers le Roi:—«A ton tour, maintenant!» Il désignait une page du livre. Pomaré souffla par deux fois, afin de laisser à ses yeux le temps de s'habituer aux signes. Puis il prononça: