—«Mes dieux sont donc les dieux de Tahiti. Cela n'est-il point éclatant? Pourrais-je en avoir d'autres? Si je parle, n'est-ce pas avec ma propre bouche, et pourquoi voler aux autres leurs lèvres et leur souffle! Quand les bêtes changent leurs voix, c'est qu'elles vont mourir!

—Cela», interrompit Noté, «ne fait pas connaître ta conduite, ni ce que tu prétends être...»

Paofaï se découvrit le torse, et, baissant les paupières, chanta sourdement:

—«Arioï! Je suis Arioï...» Dans la stupeur immobile de la foule, il acheva, sans récris, l'incantation des grands-maîtres passés.

Mais, sitôt l'ébahissement tombé, ce fut une bourrasque de rires, de sifflements hargneux et méprisants, de parlers ricaneurs, de gestes de moquerie: Païen! C'était donc un païen! Il y en avait encore! Encore un! Le beau reste des temps ignorants! Ha! Ha! Ha! il adorait les dieux de bois! il avalait avec respect les yeux de cadavres, auprès des maraè démolis! On criait: Mangeur d'œil! Sauvage! Homme stupide! Homme sans pudeur! Vieux sorcier!—La gaîté se levait, sans bornes, gaîté permise, plaisante même aux yeux des Missionnaires et de Kérito. On n'eût pas figuré sur une estrade à danser, d'histoire aussi imprévue! Et point baptisé, sans doute, l'arioï, le va-nu-pieds, l'homme aux épaules dépenaillées! Et digne, alors, des feux de l'enfer! L'aventure était drôle! Le spectacle était bon! Païen! Il y avait encore un païen!

Noté, cependant, calma les rires et dit sans haine:

—«Mon frère, je reconnais maintenant ta personne. Je sais tes aventures, et que tes yeux n'ont pu s'ouvrir encore à la Vérité: je te l'ai dit, sans que tu veuilles le croire: il n'y a plus de maraè; il n'y a plus de dieux païens. Mais, viens dans les faré où l'on enseigne à prier le Seigneur, à lire et à répéter Sa loi: dans peu de temps, tu sortiras de cette ignorance dont ceux-ci» il montrait la foule, «sont fiers d'être tirés. Tu sauras les louanges de Kérito: ce qu'il enseigne; ce qu'il défend. Les rires cesseront autour de toi. Tu seras baptisé, et Membre de l'Eglise chrétienne. Quel plus beau titre?

—Bon discours!» songeait Iakoba. Mais quelle n'était point l'impiété de l'autre pour qu'il s'obstinât à répondre:

—«Lire les signes? Lire la «Loi» et tous vos parlers d'étrangers? Hiè! je dis à vos figures et dans vos oreilles: quand les bêtes changent leurs voix...»

Un grondement de la foule étrangla sa parole, mais il reprit plus fortement: