—A quoi bon? Ne l'avaient-ils point déjà par la vertu de leur personne, la majesté de leur allure et de leurs appétits?—Quand l'Arii-rahi» la voix de Téao se couvrit de respect, «quand l'Arii-rahi, que vous traitez maintenant de «roi» s'enfuyait de Moóréa la tumultueuse, alors qu'il était seul, indécis, inquiet, nous avons, mieux que tous les autres qui se parent aujourd'hui de son ombre et de ses regards, accueilli sa venue sur notre terre. Nous avons fait siffler les lances et claquer les pierres de nos frondes. Nous honorions la foulée de ses pas, comme vestiges d'un dieu descendu!
—Cependant», reprit Noté avec assurance,—il touchait maintenant la troupe des juges, et semblait partager leurs discours,—«n'as-tu pas réclamé du Seigneur Kérito qu'il chassât les Missionnaires et qu'il exterminât les chrétiens?»
Téao ne pouvait nier: c'était sa prière habituelle. Mais il cria:—«Je n'ai pas élevé les missionnaires au rang des Arii que je respecte!
—Eh bien», dit l'autre avec triomphe, «sache donc que si Pomaré le Réformateur gouverne en ce jour bienheureux comme durant sa longue vie; et que si, dans les années futures, ses enfants sont encore les possesseurs de l'île, comme les fils du Roi Piritané restent depuis des milliers de lunaisons maîtres de leur pays,—c'est de la volonté du seul Maître des Rois. C'est lui qui nous envoya pour rétablir par les mousquets de nos frères, par nos conseils, par la vertu du Livre, le pouvoir du chef que voici. S'en prendre à nous et à nos disciples, c'est donc vouloir s'en prendre au Roi. C'est mépriser, en même temps, la Loi qu'il vient de donner à son peuple!» Et, se tournant vers une partie des juges qu'il appela d'un autre mot nouveau, la «troupe des jurés», Noté leur assigna:—«Vous aurez donc à prononcer si vraiment, ou non, Téao no Témarama, par le baptême, Ezékia, est coupable d'avoir, au cours de nombreuses assemblées secrètes, attenté à la forme du Gouvernement.» Les jurés se levèrent, et, pour mieux discuter,—bien que l'infamie de Téao ne fit plus aucun doute—ils se retirèrent à l'écart.
Les trois disciples de l'hérésiarque se mirent alors à parler à la fois, mais Noté et le chef-de-la-justice les dominèrent aisément. On apprit cependant qu'ils se prétendaient inspirés par Ioané-le-Baptiseur, par Salomona, et par l'apôtre Paolo; ils s'indignaient qu'on les accusât: préservés par leurs souffles familiers, ils ne pouvaient commettre la moindre faute: qu'importait la manière dont ils jouaient de leurs corps, puisque leur esprit restait innocent et bon?—On leur répondit, que, disciples de Téao, ils partageraient le châtiment du maître;—quant à Paofaï, il cria de lui-même:
—«Je ne suis point avec ceux-là, bien que beaux-parleurs. Mais les dieux qu'ils honorent ne sont pas les miens.
—Quels sont tes dieux?» demanda Noté, dont la bouche parut mordre dans un ennui. Il se pencha vers le roi: «Un hérésiarque de plus!»
Paofaï ne répondit pas sans détour:
—«Dis-moi le nom de la terre où je mange.
—Tahiti!» murmura le juge avec un étonnement.