—«Quand vous êtes venus, vous autres, et vos pareils avec vous, nous avons cru au retour dans notre île de frères éloignés ou de fétii des deux Paniola: vous disiez les mêmes choses, avec moins de douceur. Mais quand vous avez changé vos lèvres et vos langues, et défendu ce qu'ils ne défendaient pas, et ordonné ce qu'ils n'avaient jamais réclamé, pourquoi donc aurions-nous suivi vos discours et non les autres, déjà familiers?»
La foule, étonnée, ne marquait point de haine. La lecture dénonciatrice reprit: Téao, de plus, était dit «adultère», car, bien que marié, prétendait-il, suivant la loi de Kérito, il acceptait d'autres femmes que la sienne, et en grand nombre, autour de lui. Alors, il répondit avec assurance:
—«Le livre que vous honorez raconte comment le chef Salomona posséda jusqu'à sept cents épouses. Le Seigneur ne l'appela point adultère; mais le sage par dessus les sages.
—Ce qui fut bon, pour Salomona, jadis», répondit une voix parmi les premiers assistants, «et en d'autres pays, n'est pas bon pour nous, maintenant...» Et Noté le Missionnaire, perdu jusque-là parmi la foule, se rapprocha des marches de l'estrade. On s'étonna qu'il ne prît point sa place parmi les juges. Il se tint à mi-chemin du Tribunal. Téao le vit et lui jeta:
—«Ce qui est bon pour vous, vous autres, les hommes à peau blanche, l'est-il donc également à nos yeux et à nos désirs? Et si les tané dans votre terre sont à ce point vieillards et impuissants qu'une femme suffise à leurs maigres appétits, pourquoi se contenter ailleurs de cette disette ridicule!» Et Téao, précipitant son discours avec adresse:
—«Qu'importent, après tout, à l'atua ou aux troupes des dieux de tous les pays, qu'importent les enlacements des petits hommes qui halètent; et quelle est donc l'oisiveté de votre Seigneur, pour que, du firmament où vous le juchez, il descende à compter des épouses, à tarifer des ruts que l'on paie à ses disciples avec de pleins bambous d'huile, à épier ces grands coupables qui, le jour du sabbat, ont planté un clou dans une pirogue, ou dormi sous vos discours pesants! Je sais bien que l'atua Kérito, le mien, qui m'illumine, et le Souffle divin, et la Paréténia, ne s'abaissent jamais à de tels travaux.—ce sont œuvres de prêtres... œuvres de serviteurs rusés! mais Ils volent très haut, dans le ciel du ciel de Tané, et les prières, et les discours, et les paroles chantées avec un mode suppliant, vont seuls, de tous nos actes, les joindre et les toucher!» Il leva les épaules; ses mains liées firent crier les cordes: «Leur nourriture et tout ce qu'ils réclament, ce sont nos désirs, nos louanges, le meilleur de nous-même, le plus léger, le plus divin. Le reste, ce que nous faisons au ras des terres où piétinent les hommes, ce que nous buvons, ce que nous massacrons, les grossiers aliments dont on se rassasie... laisse aux misérables sorciers le soin d'en repaître les tii, qui sont la racaille des dieux!»
Le visage clair, détendu, l'inspiré de Iésu continuait superbement d'une haleine. C'était un beau parleur. Les trois disciples, à toucher ses flancs, respiraient plus largement eux-mêmes. Paofaï levait ses grands sourcils. Pomaré, les yeux rouges, pleins d'ennui, regardait lourdement tour à tour les coupables, les juges, les coupables encore. La foule se taisait, comme jadis aux temps des beaux récits. Mais le chef-de-la-justice, imposant sa voix par-dessus l'autre voix sonnante, accusait enfin Téao d'un dernier méfait, le plus grave, peut-être, à en croire le maintien des juges: Téao avait «attenté à la forme du gouvernement», c'est-à-dire qu'il avait voulu «renverser le Roi, et chasser les chefs!» Pomaré frémit des oreilles et leva la paupière droite.
L'inspiré se récria: les chefs! mais il déclarait devant la foule et devant tous ses disciples les avoir en grand respect, les tenir en haut hommage, mieux que ne pouvait faire n'importe quel manant parmi la troupe des chrétiens... Les chefs! qui donc les avait, plus que les Missionnaires, desservis aux yeux de tous, et déconsidérés! Qui donc avait enseigné avec plus de force et de succès le mépris des maîtres anciens! «Autrefois, quand l'Arii demandait au manant:—«A qui est ce cochon?»—«Notava!» répondait l'homme avec empressement, «à toi, comme à moi!» Et l'on se hâtait à changer de mots, pour mieux honorer le chef, reflet du dieu. On n'eût pas osé lui dire: «Aroha!» comme au simple prêtre, mais: Maéva nui!» Si l'on faisait sa louange; si on le suppliait, si on le nommait heureux à la guerre et puissant auprès des femmes, même si par improviste on le déclarait menteur et lâche, n'usait-on point du mot noble, du mot réservé! Car le chef était divin par sa race et par son pouvoir.—Maintenant, les Piritané ne sont-ils point venus dire: «Ce sont des hommes à deux pieds, comme vous!» et depuis, les chefs à deux pieds ont besoin de mendier les offrandes, ou de menacer, pour que leur ventre ne reste point affamé. Ils ne réclament plus des vocables superbes, et se contentent des paroles soufflées par tous les esclaves et salies dans les plus vils gosiers! Ils ne chargent plus les porteurs-de-chefs de leurs fardeaux, majestueux à l'égal des simulacres divins: les prêtres portaient le dieu; les hommes portaient le chef!—mais, s'ils n'agitent pas encore leurs petits membres sur le sol, ils consentent à grimper sur les cochons coureurs: des hommes à deux pieds? bien mieux: à quatre pattes! Ha! Et ils étaient dieux!»
Pomaré plissa le front comme un auditeur surpris à la fois et tout près de se laisser convaincre. Noté, comme contraint par les remous des assistants, atteignit les hauts degrés du Tribunal. Il semblait transporté par une juste indignation:
—«Les chefs ne sont pas dieux. Nul n'est dieu, hormis l'Eternel. Mais l'Eternel a donné son pouvoir aux Rois qui le représentent sur la terre.