Mais les juges ne jugeaient pas ainsi. Après leur avis, Pomaré dut répéter:
—«La partie dix-neuvième de la Loi, concernant la Fornication, dit: ce crime sera puni de travail forcé. Ainsi les dix femmes coupables, et leurs complices quand on les prendra, s'en iront sur le chemin de la vallée Faá pour débrousser le passage, battre le sol, et casser de petites pierres. Ils devront aussi creuser les deux bords du sentier, pour revêtir et durcir le dos de la route; cela, jusqu'au jour où ils auront couvert trente brasses de chemin.» L'on se réjouit à la ronde, car les cochons porteurs-d'hommes n'en courraient que plus vite, et avec moins de fatigue. Le roi disait encore:—«Mais, pour cette femme-là qui a grandi sa faute en suivant un mauvais Farani, et en invoquant avec sacrilège le nom du Livre, elle devra subir, avant le travail, un tatouage honteux sur le front.» La femme se mit à pleurer.
D'autres coupables vinrent encore; certains, convaincus d'avoir dormi pendant les himéné, dans le faré-de-prières—d'autres, d'avoir pêché durant la nuit qui précède le sabbat, et si matin, qu'on pouvait affirmer la «Transgression du jour réservé». Parmi eux, l'on traînait un être à deux pieds, qui roulait des yeux sans ruse. Il aperçut le chef et balbutia, d'un air stupide:—«Narii...» On connut alors que c'était un combattant de la troupe Pomaré, lors de la grande victoire. Certain de voir perdue la bataille, il avait couru, comme l'Arii, et si loin, et si éperdument, que depuis lors il vivait dans la montagne, toujours apeuré comme les chèvres. C'est là qu'on l'avait surpris, frottant les bois qui s'enflamment,—et cela, un jour de sabbat! A considérer le maintien indigne du sauvage, Iakoba sentit un orgueil: comme tous les bons disciples, il avait tondu sa chevelure et coupé les poils de son visage avec une coquille aiguisée.—Mais cet homme-là n'avait rien de chrétien avec sa barbe de bouc et son crâne broussailleux! Iakoba détourna la tête. Pomaré prononçait:
—«La partie septième de la Turé, concernant la Transgression du Sabbat, dit: ce crime sera puni d'une longueur de route égale à cinquante brasses.» L'homme hébété restait indifférent. On le chassa par de grands coups de bâtons.
Et plus vite, à mesure que tombait le soleil, les coupables défilèrent. Nul n'osait plus réclamer ni dire «non» quand le chef-de-la-justice interrogeait—même au hasard. Pour chaque faute, pour chaque erreur et chaque négligence, la Loi, toujours, avait réponse, et semblait tout prévoir. Afin que personne ne put à l'avenir se targuer d'ignorance, le Réformateur commença de lire, en les entourant de parlers profus, tous les interdits qui n'avaient pu, en ce jour, s'illustrer par des exemples. Il expliquait donc avec ces mots à demi piritané dont nul ne riait plus—ce qu'il fallait entendre par Vol; ce qu'on nommait Propriété; ce que signifiait: Achat, Vente, Location, Adultère et Bigamie, Séduction, Testament, Ivrognerie, Tatouage volontaire, Délation fausse et Délation vraie, Dommages causés par les chiens, Dommages causés par les cochons. La plupart des auditeurs ne discernaient pas exactement lequel de tous ces crimes était le plus détestable. Mais la foule rusée en retenait bien vite un bon enseignement: c'est que tout cela: Vol, Vente et Bigamie, et le reste, se concluait de la même façon: quarante brasses de route; ou plus; ou moins: et l'on pouvait recommencer. Ainsi faisaient la Rivière et les Hommes: on jette un pont; les eaux l'emportent, et l'homme rebâtit. Ainsi de la Loi et des gens: on fait la faute; on fait la route; et l'on refait tout à loisir.
Quand fut épuisé l'appel des coupables, la foule se désappointa. Ceux qui n'avaient pas eu ce contentement d'être déclarés «criminels» regardaient avec une envie leurs fétii, que de si nobles juges, et le Roi, venaient de proclamer Bigames, Adultères ou Fornicateurs. On considérait aussi, non sans désir, ces filles dites «Concubines» dont le corps et les embrassements avaient sans doute une vertu spéciale, puisque leurs ébats relevaient de vocables nouveaux. Elles-mêmes ne cachaient pas une fierté, où se mêlait cependant une inquiétude. Mais c'était payer de bien peu—quelques journées pénibles à venir, où, à ne pas venir?—cet honneur d'avoir un instant occupé autour de sa personne tous les chefs, et les yeux de la foule. Alors, on s'ingénia dans l'assemblée, à découvrir, en soi-même et autour de soi, d'autres coupables. Un homme cria qu'on lui avait pris un cochon. Il amenait deux fétii, les désignant comme «Voleurs». Tous ensemble ils semblaient assez bien s'accorder, mais pour réclamer le jugement, et qu'on fît parler la Loi pour eux tout seuls. Pomaré, d'un regard lourd et lassé, se levant une dernière fois, voulut bien déclarer:
—«La deuxième partie de la Loi concernant le Vol, dit: Si un homme vole un cochon, il devra en rendre quatre. Tu recevras donc quatre cochons.
—«Huit!» protesta le volé. «Car les voleurs sont deux! Huit!»
La réponse, cette fois, n'était pas écrite dans la Loi, et le Réformateur hésitait. Mais soudain: