—«En vérité! Huit! La Loi dit quatre pour le volé, et quatre pour le roi.» Il sourit avec orgueil, vers lui-même, disant: «Le chef des Piritané n'aurait certes pas mieux jugé!»

Les trois hommes s'en allèrent satisfaits.

Et des gens, en grand nombre, qui n'avaient point réussi à s'inventer coupables, s'occupèrent à tenir sur eux l'attention du Tribunal, en lui soumettant de graves différents: devait-on chanter les himéné vers le Seigneur, debout, comme il était prescrit dans l'île Raïatéa, ou bien assis, les jambes croisées, comme on l'autorisait ailleurs? Vaut-il mieux avoir été baptisé dans la rivière Faütaüa, ou dans l'eau Punaáru? Si l'on possédait autrefois deux femmes, laquelle doit-on épouser selon la Loi? Si l'on découvre, loin de tout faré, des œufs de poule, et qu'on s'en empare, est-ce un Vol? et faut-il rendre à la poule quatre fois plus qu'on a pris? Peut-on manger, sans être mangeur d'homme soi-même, la chair d'un requin ou de tout autre poisson qu'on sait avoir dévoré des hommes? ou seulement mordu...? mais le plus inquiétant était ce doute: Si l'on se trompe, en lisant le Livre, faut-il recommencer la page toute seule, ou la partie, ou le Livre entier?—Sans répit, les Professeurs de Christianité, les juges, et Noté lui-même, s'efforçaient d'éclairer les bons disciples.

Mais, une dernière fois, Noté réclama le silence, et lança des reproches: où donc étaient les fruits de ces belles promesses jetées avec tant d'enthousiasme le jour du grand baptême. Où donc ces présents volontaires attendus par la Société Tahitienne des Missions, cette assemblée admirable, accueillie par eux-mêmes avec tant d'enthousiasme, et qui devait venir en aide à l'autre Société piritané... Comme bons chrétiens, ne devaient-ils pas tous ajouter leurs efforts et leurs parts aux efforts des chrétiens piritané, afin que baptisés eux-mêmes, on pût baptiser en leur nom, dans les autres pays ignorants? Car des milliers et des milliers d'hommes encore, demeuraient païens sur les terres éloignées. Quelle n'était pas leur misère! Dans une immense presqu'île appelée «Terre Initia»[13], ces pauvres sauvages s'infligeaient de terribles supplices, tailladant leur peau avec des couteaux de fer, ou bien, ouvrant dans le soleil durant des journées entières, leurs yeux atrocement brûlés. Les femmes, aussi folles, accompagnaient, sur des bûchers, les corps de leurs époux. Des foules entières, au jour de fête, se jetaient sous les chariots qui portaient les idoles aux dix bras... Noté, s'enflammant à mesure, évoqua des histoires inouïes.

[13] India: Inde

L'assemblée se prit à rire: ces gens étaient lointains et stupides: pourquoi se faisaient-ils souffrir?—Qu'on les laisse à leurs jeux!—Sans plus s'inquiéter, on se détourna des paroles pressantes. Noté s'emporta: C'était donc là le zèle des convertis! Que leur demandait-on? Cinq bambous d'huile, par tête: on les obtenait, sans doute, mais si petits et si avariés! Oui! l'on se jouait des promesses, malgré les efforts de cet homme plein de zèle—il montrait le chef-du-fisc, appelé aussi «Secrétaire d'Etat». Et, s'il leur restait indifférent d'acquérir de grands mérites aux yeux du Seigneur, pourquoi ne pas rechercher au moins l'approbation et la faveur lointaine de ces hommes éclairés qui gouvernent la Piritania: ne savait-on point que les noms des plus généreux chrétiens, recueillis par le chef-du-fisc, s'en allaient là-bas, où tous admiraient les largesses!... Voici, d'ailleurs, les paroles que le roi des Piritané envoyait au roi des Tahitiens:—et il lut:—ou peut-être, il feignit de lire:

«Salut! je suis heureux de savoir que le Roi Pomaré-le-Second est digne des grandes faveurs que lui a réservées l'Eternel; qu'il s'emploie de toute sa puissance à défendre le culte, à protéger le commerce et l'industrie, à proscrire l'usage mauvais des liqueurs fermentées. Mais qu'il veille bien à ce que ses sujets n'oublient point leurs promesses envers la Société des Missions, afin que d'autres pays puissent, à leur tour, partager les mêmes bienfait.—Salut!»

Pomaré approuvait en levant les sourcils. Mais nul dans la foule n'écoutait plus: l'histoire était pareille à bien d'autres, et pas plus amusante. On s'en allait au hasard. Bientôt le Tribunal siégea devant un grand espace piétiné et vide. Les juges se dispersèrent eux-mêmes. Pomaré, tout seul ainsi qu'il l'exigeait, gagnait sa pirogue pour se réfugier dans l'îlot Motu-Uta: il y passait toutes ses nuits.

Le Réformateur marchait d'un pas attardé par cette grosse jambe qui, depuis deux années, enflait sans répit. Il portait le Livre sous son bras. Il songeait, par avance, aux beaux pensers qu'il allait, d'une main fort habile, fixer par des signes, pour lui-même: c'était le récit de sa vie. Il y mélangeait d'autres histoires, imitées de la vie du grand chef Salomona.—Un serviteur, le joignant, lui remit une bouteille de áva piritané. Sans doute il en défendait, avec une grande rigueur, l'usage à ses manants. Mais ce qui n'est pas bon pour le peuple, devient excellent pour le Roi, si le Roi l'ordonne ainsi. Donc, il but avec avidité.