Et il regardait, plein d'orgueil, cette île Tahiti pacifiée par sa puissance, réformée par ses soins, instruite par son zèle: une fierté lui emplit les entrailles en même temps qu'un souffle chaud lui montait au visage. Dans la nuit, il devina l'immense toiture du Grand-Faré-pour-prier, levé et consacré sous son règne.—Salomona, en vérité, n'avait pu mieux faire, avec son «Temple»—Salomona... qui donc en avait parlé, devant le Tribunal... Eha! Sept cents épouses? Oui! mais son Temple? non pas sept cents pieds de long? Il dédaigna le petit chef Salomona. Puis, tout vacillant, il s'efforça de garder noble sa démarche. Il tourna soudain pour s'informer,—comme si le Missionnaire suivait toujours: «Le roi Piritané marche-t-il avec cette dignité-là?» Mais il se vit tout seul, et se prit à rire: encore les tromperies de la boisson qui brûle... Alors il arrêta soudain son rire: saisi de regrets, il contemplait tour à tour la bouteille et le Livre. Il dit avec mélancolie, d'une voix douce:

—«Pomaré! Pomaré! ton cochon est plus en état que toi-même de gouverner les hommes!» Résolument, il lança la bouteille hors de lui; ainsi faisait-il chaque soir.

[LA MAISON DU SEIGNEUR]

Or, la grâce de Iésu emplissait toutes les entrailles de Iakoba, le fidèle chrétien: sitôt les Mamaïa découverts par son zèle, et confondus, et jugés, il avait revêtu le beau titre promis: diacre du second rang pour le faré-de-prières, sur la rive Punaàvia. Le jour même, le diacre s'était mis en route. Suivi de son épouse Rébéka, de sa fille Eréna, et du tané de sa fille,—Aüté, le jeune étranger,—il marchait avec orgueil vers cette terre où lui-même, enfin, tiendrait son rang.

Le sentier,—qu'on appelait désormais pour sa largeur et le poli du sol «Grand-route royale de Faá»—s'encombrait de femmes adultères, d'époux bigames, de filles concubines. Tous et toutes feignaient devant l'approche du diacre, reconnu à son maro noir, un grand zèle à gratter le sable. Mais Iakoba passait par enjambées précipitées, et sans rien voir que le chemin docile allongé sous ses pas. Il se hâtait avec triomphe. Il agitait une foule de pensers délectables: la grandeur de ses titres, d'abord; auprès de ceux-là, on pouvait rire, comme de jeux enfantins, des dignités poursuivies aux temps d'ignorance: qu'étaient donc ces haèré-po d'autrefois, ces arioï et toutes leurs bandes: la racaille d'un peuple païen! Il se loua d'avoir changé son nom.

Du même coup, il avait dépouillé toute angoisse. Le baptisé savait, désormais, qu'on peut jeter son hameçon dans la mer-abyssale sans craindre de pêcher un dieu; que la femelle-errante des nuits ne se hasarde pas autour des chrétiens fidèles; que les inspirés, quand il s'en découvre encore, ne sont pas plus redoutables, avec leur bras enroulé d'étoffe, que le crabe dont la pince est amarrée, et qui tourne en rond! Pour mieux chasser toutes ces vieilles peurs, les envoyés de Iésu, il est vrai, en avaient enseigné d'autres: on est coupable, disaient-ils, si l'on croit encore aux génies-justiciers, qui revêtent de chairs les âmes méchantes, afin de les écorcher ensuite par trois fois jusqu'aux os!—L'on doit connaître que ces âmes méchantes—les damnés—brûlent seulement à grand feu, toujours vives, toujours torturées, non point par quelque atua imaginaire, mais par la justice même du Seigneur.—Mais ces menaces ne concernaient qu'une autre existence, plus lointaine cent fois que la terre Piritania. Pourquoi s'en inquiéter? La vie que l'on menait, que l'on tenait, était bonne aux bons chrétiens: oisive à souhait, repue, emplie de quiétude. Les femmes, depuis qu'on les avait déclarées, avec une cérémonie, «épouses légitimes d'un seul homme», veillaient à tous les désirs de cet époux; afin de se montrer excellentes suivant le Livre. Par-dessus le Baptême, on espérait enfin la communion au Repas du Seigneur, ou Cène. Nul n'avait pu se vanter d'y prendre part, depuis l'offrande sacrilège de cadavres,—voici tant d'années! (Le vieil Haamanihi l'expiait sans doute durement...)—Or, la Cène promettait davantage de bienfaits. Les baptisés, déçus par le premier rite, reportaient sur l'autre leurs espoirs. Et tout cela, songeait Iakoba, la substitution des peurs, l'empressement des femmes, l'attente de bien d'autres agréments imprécis, tout cela s'ensuivait de la grâce du Seigneur.

Aüté suivait la troupe d'un air las. On le voyait rebelle à l'enthousiasme des chrétiens. Mais qu'importaient les rêvasseries d'un jeune homme si négligeable, puisque si éloigné du parler des gens bien pensants! S'il entretenait les fétii, durant les veillées, n'était-ce pas toujours de vieilles histoires et de faux-dieux? Il délaissait le Livre pour ces racontars oubliés. Et quel titre, et quel rang? son emploi n'était que celui d'un chasseur-de-sauterelles: car il poursuivait toutes les bêtes, les oiseaux à plumes, et les petits oiseaux dont la peau est dure et noire, qu'il nommait insectes. Qu'en faisait-il, et à quoi bon, puisqu'il ne les mangeait même pas! On le voyait les piquer dans des boîtes, et les confier aux navires qui partaient vers la Piritania. Il disait les envoyer, comme précieux. Et c'était pour cela seul qu'il avait quitté sa terre! Ces Piritané, quand ils ne sont pas Missionnaires, et que le Seigneur ne les inspire pas, sont aussi fous que les autres hommes—et plus à craindre à cause des mousquets.—Mais Aüté n'était point à craindre: à mépriser, seulement un peu. Et ce qu'il remâchait ainsi, au long de la route joyeuse, ne devait pas tenir beaucoup d'intérêt.—«Eh bien,» consentit Iakoba, «quel parler neuf?

—Tous les faré sont vides, sur la route.» La voix d'Aüté semblait chargée de peine. «Dis-moi, Iakoba tané, combien de vivants nourrissait l'île quand tu es parti pour ton grand voyage?»

Voilà qui n'était pas à demander, vraiment! Qui s'en inquiétait?

—«Moi Je le sais maintenant: Deux hommes, pour un seul d'aujourd'hui. La moitié sont morts depuis vingt ans.