—Aué!» fit allégrement le diacre: «ceux qui restent ne se plaindront plus de famines!» et il pensait: «mieux vaut moitié moins d'hommes sur la terre Tahiti, et qu'ils soient bons chrétiens et baptisés, plutôt que le double d'ignorants détestables!»

Mais Aüté se récriait encore:—«Cette bâtisse, à quoi sert-elle?» Il montrait de grands murs sans fenêtres levés sur un terrain vide. Iakoba ne savait pas exactement: c'était une «fabrique» ou une «factorerie». Il en ignorait l'usage. Peut-être on y écrasait le bambou sucré afin d'en avoir le jus, ou bien l'on séchait les fibres de coton, pour les mêler, les tisser, comme enseignaient les Missionnaires...

Aüté rit avec impertinence et ne cessa point de récriminer: il montrait, dévastées par les crabes de haári, des plantations autrefois serrées et florissantes, mais qu'on abandonnait parce que trop éloignées des faré-de-prières, et parce que leur soin détournait de la ferveur. Il ricanait aussi, à la vue de femmes rencontrées, couvertes d'étoffes sales:—«Comme si mieux ne vaut pas», répliquait encore le diacre, «un vêtement piritané décent et digne, même souillé de terre, plutôt qu'une impudique vêture païenne!» Le jeune homme, enfin, comptait le nombre des coupables marqués au front, et qui piétinaient—justement—la route longue et chaude. Il déplorait la montagne vide, les images des Tii en pièces. Et il répandit ses regrets: tout était mort du Tahiti des autrefois—qu'il n'avait jamais connu, à dire vrai, mais seulement rêvé, à travers les premiers récits...—Enfin, il se montra si impie et si mauvais chrétien que Iakoba lui imposa silence: il réclamait? il se lamentait? Mais c'est à bien juste titre que le Seigneur lui refusait Ses dons et Sa lumière. Qu'avait-il fait pour la gloire de Son nom? Que le jeune étranger se hâte d'imiter les disciples excellents du dieu, et d'abord en changeant de paroles. Alors il sentirait pénétrer en lui-même, aussi, la grâce du Seigneur!—mais voici la rive Punaávia.

On aperçut, vide à la fois de disciples et encombrée de nattes, de piquets, de cordes et de pierres à rôtir, une grande place auprès du rivage. Iakoba s'inquiéta soudain:

«Où est le faré?»

Un homme dormait parmi les débris. Le diacre le secoua en déclarant son titre et répéta:

—«Où est le grand faré-de-prières?»

L'autre répondit avec dignité: qu'il «en était le gardien et l'assistant de rang premier. Tout cela par avance. Car le faré n'avait jamais été bâti.» Il indiquait les bois enchevêtrés, se taisait, et voulut se rendormir. Le diacre le mit debout. Tous deux commencèrent à disputer. Sitôt, les fétii du voisinage, en quête de rires et de cris, vinrent mêler leurs réponses à celles du gardien, et témoignèrent que c'était bien là la maison du Seigneur, et qu'ils en étaient les fidèles.

—«Mais elle est par terre!» répétait Iakoba. En effet: «mais elle se lèverait bien un jour où l'autre.» D'ailleurs chacun des riverains avait donné sa part de travail, et s'en vantait: l'empressement d'abord, avait été grand: les façonneurs-de-pahi, habiles à manier les haches et les lames dentelées, abattaient les grands arbres alentour. D'autres plus rusés, dérobaient, aux ponts des rivières, des planches toutes prêtes. Bientôt le tas en fut plus gros qu'une estrade pour juger.—Puis, au bout d'une lunaison, l'on s'étonna que tout ne fût point fini. N'était-ce pas mauvais présage, et signe que le dieu, peut-être, ne voulait point habiter là?