Iakoba secoua les épaules ainsi qu'un Missionnaire qui méprise.

—Enfin, les gens de bonne volonté se dérobant, on avait recouru aux travailleurs contraints par la Loi. Ceux-là furent empressés moins encore: ils réclamaient avec violence: les effets de la Turé,—les châtiments et le Travail Forcé,—ils avaient crû tout cela fugitif, et que la Loi s'envolerait après la saison des pluies, leur laissant le souvenir, sans plus, d'avoir été si bien jugés! mais la Loi tenait bon. Ils s'indignèrent. Beaucoup d'entre eux, prétextant le culte du Seigneur, s'écartaient dans les broussailles avec des femmes, et ne reparaissaient plus. D'autres qui revinrent épouvantèrent les fétii: ils avaient vu de vieux arbres sacrés, à l'entour du maraè ravagé—on le piétinait presque—ils avaient vu ces arbres suer du sang, sous la hache, et l'eau vive Punaáru couler toute rouge...

Le diacre, cette fois, s'impatienta. Ainsi, quand les Missionnaires et le Chef s'étaient, durant vingt années, employés à chasser de tous les esprits les superstitions d'autrefois, voici que des gens venaient les remâcher encore! Il se moqua, avec des gestes dédaigneux, et affirma, d'improviste, qu'on l'envoyait dans le «district»—il parlait décidément comme un juge,—afin d'achever, sans tarder, la maison de prières. Il cria:—«Je la mettrai debout avant trois journées!» Iésu n'avait-il pas dit quelque chose comme cela?

On ricanait. Il reprit:—«Mais vous n'avez donc pas honte à passer pour des paresseux et des lâches?» Il savait que de tels mots,—bien que sans valeur—font aux oreilles des gens bien pensants, le même effet qu'une baguette sur le groin d'un cochon. Personne ne protestant:—«Voyez les fétii de la terre Papara: leur vallée se couvre de fabriques, de factoreries, de maisons pour les membres du gouvernement: ils travaillent! ils prient! et cela plaît au Seigneur!» On se mit à rire, bouche ouverte: le discoureur ne se souvenait donc pas que si, tout seul des autres «districts», Papara s'empressait au travail, c'est qu'il manquait à cette rive, pour s'enrichir, les ressources de Punaávia, de Paéa, et surtout de Paré: ces nombreux atterrissages de bateaux tout pleins d'objets précieux que les jolies filles s'en vont quérir, sans peine. Et puis, bon gré mal gré, la maison du Seigneur s'étalerait longtemps encore, sur le sol: quoique put dire, ou faire, ou menacer, le nouvel arrivant. Voici: l'on manquait de clous! Le diacre neuf, pas plus que les autres, ne parviendrait à en déterrer un seul sur tout ce côté de l'île.

Iakoba, un instant déconcerté, reprit soudain son assurance—«Vous aurez des clous!» La foule se dispersa. Nul n'osait plus rire.

Lui sourcillait avec effort, et tâchait à retenir tous ses pensers autour de la déplorable évidence: pas de clous, pas de faré, point de maro noir. Envolés, au même souffle, les honneurs attendus, et cet espoir des beaux discours devant toute l'assemblée! Cependant il ne récria point, et ne couvrit pas de mots inutiles les hommes, les chefs et les dieux comme font, dans leurs gestes de dépit les matelots à la colère vive. Au contraire, il se tint immobile, et, par une courte prière non parlée, demanda au Seigneur de l'inspirer.

Le dieu ne répondit pas: nul penser ingénieux ne vint surgir dans les entrailles du fidèle, qui prit peur: le dieu lui en voulait! Aussi, n'était-ce pas d'une bien mauvaise adresse que de s'obstiner à bâtir ce faré chrétien si près du maraè détestable! Iakoba vacillait dans un embarras mélangé de crainte. Cependant, des clous, il savait fort bien où l'on s'en pouvait fournir: il en était chargé, par gros sacs, ce navire Farani, qui, voilà près de onze lunaisons, avait ramené le voyageur dans son île. Et ce pahi, on l'avait aperçu, en longeant la côte, non loin de Punaávia, attaché aux arbres du rivage en face de la baie Tapuna: certes, il gardait dans son ventre assez de clous pour bâtir dix faré-de-prières! Iakoba soupira avec tristesse, la poitrine gonflée d'un grand dépit.

Car c'était là le seul espoir. Et aussi la seule ruse: qu'une femme s'employât à les obtenir. Mais quelle femme, ayant reçu de tels présents, consentirait à les céder au diacre, pour le temple, sans autre bénéfice que d'accomplir une si louable action. Il songea très vite à l'excellente épouse Rébéka. Il douta qu'elle sût plaire au Farani: les étrangers n'aiment pas les épouses trop vieilles d'années... Ha! mais... Eréna, petite et caresseuse, et pas encore fatiguée des tané de toute sorte... Le diacre se réjouissait, quand d'autres craintes lui montèrent aux lèvres. Les Missionnaires n'avaient-ils pas défendu... et le Livre ne disait-il pas: «Tu ne profaneras point ta fille en la livrant à la prostitution, de peur que le pays ne se prostitue et ne se remplisse de crimes...» mais—, «prostitution»—les Professeurs de Christianité ne se trouvaient pas d'accord exactement là-dessus. Il semblait bien que la chose pût s'accomplir avec décence, et discrètement. Iakoba résolut d'interroger le Livre. Il l'ouvrit au hasard du doigt et lut, non sans peine:

«Si la fille d'un prêtre se déshonore en se prostituant, elle déshonore son père; elle sera brûlée au feu». «La fille d'un prêtre»! Eréna n'était point sa vraie fille, et quant au feu, l'usage en était bien abandonné, même par la Loi nouvelle. Peut-être ne s'agissait-il que «du feu éternel». Il poursuivit en tournant les pages à l'aventure. Il revit ainsi beaucoup d'histoires étonnantes: comment les fils de Iéhova n'ignoraient point la noble coutume ancienne du Inoa des animaux, puisque l'Eternel disait: «Je redemanderai le sang de vos âmes, je le redemanderai à tout animal»; ni l'autre usage du Pi, ou des noms changés par tapu... alors, pourquoi donc avoir interdit... Aué! s'impatientait Iakoba. Rien de tout cela ne répondait à ses doutes: le Livre ne parlait pas. Le Livre ne voulait point parler. On le forcerait: Iakoba se souvint que ses maîtres morts, bien que païens stupides, s'entendaient à retourner, à leur guise, les présages récalcitrants. Et il épiait scrupuleusement tous les feuillets, toutes les lignes, jusqu'à découvrir, enfin, avec une joie:

«Comme il était près d'entrer dans la terre Aïphiti[14], il dit à sa femme: voici, je sais que tu es une femme de belle figure. Quand les Aïphiti te verront, ils diront: c'est sa femme! Et ils me tueront et te laisseront la vie. Dis, je te prie, que tu es ma sœur, afin que je sois bien traité à force de toi...» Qui donc était cet homme ingénieux? Iakoba vit qu'on le nommait Abérahama, et qu'il avait, parmi les disciples de Iésu, quelque réputation. Ce que cet homme inventa pour sauver sa vie devait être excellent: on ne pouvait hésiter à ruser de même pour la gloire du Seigneur. Et si la Loi interdisait, eh bien! l'on prendrait parti pour le dieu, contre la Loi, afin de donner au dieu une maison digne de Sa majesté.—Plein de confiance, le chrétien s'en fut à la recherche d'Eréna.