Car déjà, certain du succès, le diacre aménageait en son esprit, la rive, les sentiers, la plage, la vallée; il les peuplait d'une foule empressée; il imaginait immense et magnifique cette maison-de-prières, qui, pour ses yeux épanouis montait, tout d'un essor, de la terre sanctifiée. Lui-même, diacre de second rang, puis diacre de premier rang, se vit, tout près du Missionnaire,—même: en place du Missionnaire! et parlant à l'assemblée. L'assemblée se tendait vers lui. Les dormeurs? On les bâtonnait. Les femmes? On les forçait au silence. Alors il ouvrait le Livre avec un air réservé, et d'une voix monotone et pieuse, il commençait une Lecture. Tout cela parut, le temps de respirer deux fois, si proche et si clair, qu'il se surprit, ouvrant la bouche, levant le bras, à haranguer la foule figurée... Mais il n'avait gesticulé que pour les crabes et les troncs d'arbres. Il s'arrêta court, avec un dépit.
Derrière lui, survenait Aüté: il n'avait pas trouvé son amie, et la mort du fétii de Papara lui semblait un parler menteur. Iakoba, se détournant, feignait une grande attention à scruter le récif,—là, devant, à gauche de la pointe... En effet, des gens couraient et criaient au long du corail, pourchassés par des hommes en pirogues qui pagayaient à leur aise dans les eaux-intérieures. Toute la troupe approchait vite:—«Regarde donc,» lança le diacre, «voilà la course-au-récif»! Eha! le spectacle était bon! Paofaï et Téao! Les deux impies: l'hérétique et le païen!—Aüté cligna des paupières, et suspendit ses importunes questions. Iakoba ne cachait point un digne assentiment:
—«Bon cela!» Car l'un des fugitifs, le plus vieux sans doute, venait de tomber à plat ventre. Une lance lui perça le bras. Il sauta sur les genoux, et, redressé, reprit la fuite. Comme le récif, courbé soudain, venait rejoindre la grande terre, les deux fuyards, plongeant dans la passe, gagnaient avance sur les poursuiveurs. Ceux-ci n'avaient pas franchi dix pas, sur le corail, en traînant leurs pirogues, que les premiers, déjà, atterrissaient tout près du diacre avec des gestes éperdus. Leurs bras, en s'agitant, faisaient gicler des gouttes d'eau rougeâtres.
Le diacre les vit, avec un grand ennui, s'approcher de sa personne. Il recula vivement afin que son maro noir—il le vêtait pour la seconde fois—ne fut point souillé par l'approche des coupables. Mais Paofaï bondit sur lui, et très vite, à voix essoufflée:—«Cache-nous, Térii, dans ton faré... Tu es prêtre de ces gens-là», il jetait la main vers les autres: «dis-leur que la place est tapu... que tu es tapu... que nous le sommes... dis-leur... comme j'en ai fait pour toi... Je t'ai tiré de dessous les haches... Cache-nous... Reçois-nous... comme tes hôtes...»
Le chrétien s'écartait avec mépris, et une inquiétude. Car les riverains, l'entourant déjà, se surprenaient qu'il frayât avec les deux criminels. Aüté s'étonnait lui-même: «Tu connais donc ce pauvre homme?» Iakoba tenta de se dérober et de les jouer l'un par l'autre:—«Tu me demandais les vieilles histoires? Mais celui-là va te les raconter toutes! Il a collé sa bouche à la bouche du vieux sorcier! Il doit savoir, lui!» Et Iakoba secouait son ventre avec un rire forcé, et il reculait encore. Mais Paofaï:—«Tu ne te souviens pas, Térii à Paraü-rahi... la pierre-du-récitant...—Il est fou», déclara le diacre, comme surgissaient les gens aux pirogues qui agrippèrent leurs fuyards. En même temps, sur le chemin clair, apparaissait une femme dont la marche se faisait hâtive et joyeuse:—«Eréna!» Aüté s'élançait vers elle. Il vit derrière, deux hommes—deux matelots—chargés de sacs rebondis. Tout blême, il se retint, en dévisageant Iakoba. Iakoba restait impassible, même sous les injures de Paofaï,—et le vieux n'en démordait point:—«Homme sans mémoire! Térii qui as perdu les Mots! Térii qui m'as nommé son père... J'aurais dû te serrer le cou dans ton premier souffle!» On l'entraîna sur le corail, encore, selon le châtiment. De plus loin:—«Térii... Térii... Tire ton œil et fais-le manger à ta mère!» Les assistants frémirent sous l'épouvantable injure. Iakoba souriait en considérant les matelots et leurs faix. Aüté lui bondit au visage: «Tu as vendu ta fille... tu es...» C'étaient là parlers inutiles. La foule avait compris et bousculait le jeune homme, en riant. Et tous attendaient que le diacre, confondant ses insulteurs, fît à ses nouveaux fidèles un beau discours d'arrivée.
Or, le chrétien ne répondit pas à ces injures, bien qu'odieuses, impies, et propres à le déconsidérer. Le Livre dit Tu pardonneras les offenses. Et d'ailleurs, on ne pouvait descendre à discuter avec un vieux fou de sauvage et un petit piritané sans emploi. Puis toutes les craintes étaient loin: Kérito récompensait déjà son serviteur bien avisé. Ouvrant les sacs que les deux Farani laissaient tomber à ses jambes, Iakoba dit fièrement aux fétii:—«Voici vos clous!» Ensuite il montra le rivage, la route Royale, l'emplacement propice, l'amas de planches toutes prêtes, et il fit comme faisaient les Missionnaires dans certains jours manifestement inspirés:—«Enfin!» il étendait les deux bras, «nous bâtirons la Maison du Seigneur! Hotana pour Kérito!» Les fidèles répondirent:—«Améné», et dans un nouvel enthousiasme ils s'empressaient tous à l'ouvrage.
Mais le diacre tout d'abord, rajusta décemment un pli de son maro noir que le vieux avait défait en s'y raccrochant.
FIN
TABLE
| [PREMIÈRE PARTIE] | |
| Pages | |
| LE RÉCITANT | [9] |
| LES HOMMES AU NOUVEAU-PARLER | [26] |
| ORO | [56] |
| LE PRODIGE | [89] |
| LES MAITRES-DU-JOUIR | [114] |
| [DEUXIÈME PARTIE] | |
| LE PARLER ANCIEN | [147] |
| [TROISIÈME PARTIE] | |
| L'IGNORANT | [189] |
| LES BAPTISÉS | [224] |
| LES HÉRÉTIQUES | [259] |
| LA LOI NOUVELLE | [291] |
| LA MAISON DU SEIGNEUR | [322] |